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dimanche 5 février 2006

Un coeur de trop, de Brina Svit

[Photo: Philippe Matsas]
Un cœur de trop ? C’est le titre « eau de rose » que Brina Svit a choisi pour son dernier roman. Un roman à l’essence subtile, insaisissable, audacieuse et folle, pareille à celle des parfums de son héroïne, « Parfum de Lila » ou « Secret n° 3 ».
Un cœur de trop, quelques phrases pourraient suffire à le résumer. Oui, cela est tout à fait
envisageable, c’est d’ailleurs ce que dit Lila Sever à propos du « petit roman » qu’elle est en train de lire.
Lila pourrait vous dire que ce roman, c’est l’histoire d’une femme qu’un incident, en apparence anodin, fait soudain sortir de sa vie. Ou encore que c’est l’histoire d’une rencontre imprévue et bouleversante.
Mais toutes les rencontres, les vraies, ne sont-elles pas imprévues et bouleversantes ? Lila pourrait aussi vous dire que l’histoire qui lui arrive est celle d’un impossible amour. Ou encore, si elle avait le « nez littéraire », l’histoire d’un roman dans le roman. Celle qu’elle découvre, justement, dans le manuscrit de Matija Sever, son père.
Un coeur de trop , Brina Svit, Gallimard, Collection blanche, 2006.
Angèle Paoli - Terres de femmes
Sauf que l’histoire dont elle lit le
récit sous la plume de Matija, est sa propre histoire. Une histoire vraie donc,
celle de Lila Sever au tout début de sa vie. Une histoire dont le puzzle se
reconstitue pièce par pièce.
Qui s’aventure dans les romans de Brina Svit doit être
patient. Il faut accepter de prendre des chemins de traverse, de se laisser
conduire en suivant un « fil rouge » ténu ou de se laisser guider par quelques
leitmotive qui sourdent sous l’écriture. L’histoire de Lila Sever, c’est tout
cela à la fois. Et la suivre dans Un coeur de trop, c’est se demander avec elle
comment il est possible que la vie puisse prendre, du jour au lendemain, une
direction tout autre que la direction prévue. Se dire que tout peut basculer.
Cet effet de basculement, c’est cela qui arrive à Lila Sever. Qu’elle a
peut-être hérité de sa mère, « la petite brune » … aux yeux « d’un vert
étonnant, limpide et froid comme deux lacs alpins ». Lila l’imprévisible, qui
ne fait que le contraire de ce qu’elle s’était juré de ne pas faire.
Ne pas s’attarder dans cette maison au bord du lac et
rentrer à Paris sitôt les obsèques de Matija terminées. Retrouver sa vie bien
huilée avec Pierre, son mari, et Oscar, leur fils. Réintégrer le trio brahmsien
bien rôdé de Simone-Pierre-et-Lila. Simone, l’amie des vingt ans,
collectionneuse sentimentale et un brin farfelue. Mais capable d’abandonner
tous ses rendez-vous d’affaires pour voler au secours de Pierre et de Lila.
Au lieu de cela, Lila s’éternise dans sa maison slovène au
bord de ce lac alpin entouré de montagnes. Un lac qu’elle n’a pourtant jamais
aimé et qu’elle trouve vraiment trop « kitsch ». Mais peut-être Lila est-elle
en train de devenir « kitsch », elle aussi, à force de s’incruster dans cette
maison de brumes hivernales. À force de se plonger dans la lecture du manuscrit
de Matija. Un cœur de trop. Tout en attendant le retour de Sergueï. Sergueï ?
Elle raffole qu’il lui demande si elle veut faire l’amour d’abord et manger des
spaghettis ensuite. Ou l’inverse. Il faudra bien que cela prenne fin, ce soir
ou demain, mais Lila a beau imaginer plusieurs issues possibles, comme le
ferait un romancier pour venir à bout de son personnage et de son récit, elle
ne parvient pas, elle, à trouver la sortie. Et quand enfin elle a tranché, une
force extérieure intervient, qui la détourne de son choix. Mais dévoiler la
pirouette finale de ce récit mené « con brio » serait lui confisquer sa
douloureuse saveur. Que domine le cri de révolte et de lucidité de Lila : «
Matija a tout faux : on peut souffrir, on peut se tromper, on peut perdre, on
peut avoir mal, on peut commettre l’irréparable, on peut errer dans les
ténèbres, on peut se sentir coupable, misérable et ne rien comprendre… mais il
n’y a jamais de cœur de trop dans nos vies, non, jamais… »
La chute de cette cruelle leçon de marivaudage qui fourmille
de trouvailles et de formules drôles, est à l’image du style de Brina Svit. Qui
pratique en virtuose l’art du glissando. Art subtil et périlleux qui fait de
l’écriture de Brina Svit une polyphonie inimitable. Du grand art assurément.
Mais l’ambition suprême de Brina n’est-elle pas de faire de la vie – de sa vie
- une œuvre d’art ?

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