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jeudi 21 novembre 2013

Les 10 technologies stratégiques pour 2014, selon Gartner

Le cabinet américain Gartner publie comme chaque année à cette époque son numéro d'équilibriste, pardon de prévisionniste, toujours très attendu, sur les "technologies stratégiques", c'est-à-dire celles qui auront un "impact significatif" sur l'entreprise dans les 3 prochaines années. Un "impact significatif" est celui qui crée une rupture sur l'IT et nécessite un gros investissement.
Les 10 technos stratégiques 2014, en un coup d'oeil:
  1. Gestion de la diversité des mobiles
  2. Développement des Apps mobiles
  3. L'internet de tout objet (Internet of Everything)
  4. Cloud hybride et IT en tant que Service Broker
  5. Architecture cloud/client
  6. L'ère du cloud Personnel
  7. SDx = Software Defined Anything
  8. L'IT à l'échelle du web (Web-Scale IT)
  9. Smart machines
  10. Impression 3D

mardi 19 novembre 2013

Votre smartphone envoie et reçoit 350 000 paquets d'information par jour , en liaison avec 350 serveurs dans le monde

C'est le constat effrayant d'une enquête menée par la chaîne de télé Channel 4 News, aidée par un spécialiste de la sécurité, MWR InfoSecurity. Après avoir créé un personnage fictif, Rebecca Taylor, doté d'un smartphone et d'un ordinateur et actif sur les réseaux sociaux, ils ont tracé tous les mouvements du smartphone, grâce à une black box. Le plus effrayant c'est que même quand le smartphone est en veille, il émet à tire larigot: 30 000 envois d'infos à 70 serveurs !

jeudi 14 novembre 2013

Tendances société et tendances du numérique

Si on se tourne du côté des sociologues et qu'on leur demande leur vision de la société de demain, on a l'impression que le numérique sera omniprésent dans ses évolutions.
Voici deux analyse récentes que l'on peut rapprocher.
1/ Tendances société 2015 et plus: on veut une société "smart", interactive, emphatique et donnant du sens à notre vie (voir image ci-contre)
source
2/ Tendances du numérique, un article publié par Forbes: on veut une société qui nous facilite la vie perso comme pro, avec quelques points clés:

Le cours de bourse affiché en temps réel à chaque citation d'entreprise

 C'est la nouvelle mode dans les contenus web: chaque fois que vous citez une entreprise, son cours de bourse s'affiche en note juste à côté d'elle !  Et la note renvoie aussi bien sûr aux dernières news et vidéos. Plus moyen d'être tranquille

Vidéo / Test: nouvelles fonctions de la recherche vocale Google sur Android

J'ai testé pour vous les nouvelles fonctions de recherche vocale Google, sur un smartphone Android (Nexus 5). Résultats étonnants, avec en prime une petite surprise, à la fin...

mercredi 13 novembre 2013

Rilke (Rainer Maria): L'amour qui lie un être humain à un autre

L'amour qui lie un être humain à un autre : c'est là peut-être ce qui nous fut imposé de plus difficile, la tâche suprême, l'épreuve finale, le travail dont tout autre travail n'est qu'une préparation. C'est pour quoi les jeunes gens ne peuvent aimer, eux, les débutants en toute chose: ils doivent l'apprendre. De tout leur être, de toutes leurs forces, rassemblés autour de leur coeur solitaire, angoissé, et qui bat d'une haute attente, ils doivent apprendre à aimer. Mais un apprentissage est toujours une longue période close; ainsi l'amour, pour celui qui aime, demeure longtemps et jusque bien avant dans la vie, une solitude, un esseulement plus intense et plus profond.
Aimer, ce n'est rien tout d'abord de ce qui s'appelle s'épanouir, s'abandonner et s'unir à un autre être (que serait donc une union du confus et de l'inachevé - et dépendant encore ?). C'est pour l'individu une noble invite à mûrir, à devenir quelque chose en soi, à devenir un monde, à devenir soi-même un monde pour l'amour et le profit d'un autre; c'est une haute exigence impérieuse, quelque chose qui en fait un élu et l'appelle travailler à de vastes desseins.
Un devoir : travailler à soi-même, "prêter l'oreille et brandir le marteau jour et nuit", voilà l'unique sens que devrait revêtir aux yeux des jeunes gens l'amour qui leur est donné. La confidence, ni l'abandon, ni aucune des formes du commerce amoureux ne sont pour eux - qui en sont pour longtemps encore à épargner, à rassembler. Elles sont l'étape finale ; elles sont cela peut-être à quoi les vies humaines, aujourd'hui encore, peuvent à peine parvenir.
Lettres à un jeune poète.

mardi 12 novembre 2013

Cendrars (Blaise) : Trouées

Échappées sur la mer
Chutes d’eau
Arbres chevelus moussus
Lourdes feuilles caoutchoutées luisantes
Un vernis de soleil
Une chaleur bien astiquée
Reluisance
Je n’écoute plus la conversation animée de mes amis qui se partagent les nouvelles que j’ai apportées de Paris
Des deux côtés du train toute proche ou alors de l’autre côté de la vallée lointaine
La forêt est là et me regarde et m’inquiète et m’attire comme le masque d’une momie
Je regarde
Pas l’ombre d’un œil

Feuilles de route" - Au Sans Pareil, 1924.

Cendrars (Blaise) : La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France

Dédiée aux musiciens

En ce temps-là, j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J'étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J'étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur tour à tour brûlait comme le temple d'Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j'étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu'au bout.
Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare croustillé d'or,
Avec les grandes amandes des cathédrales, toutes blanches
Et l'or mielleux des cloches...
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode
J'avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s'envolaient sur la place
Et mes mains s'envolaient aussi avec des bruissements d'albatros
Et ceci, c'était les dernières réminiscences
Du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.
Pourtant, j'étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu'au bout.
J'avais faim
Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres
J'aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
Et toutes les maisons et toutes les vies
Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon sur les mauvais pavés
J'aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaive
Et j'aurais voulu broyer tous les os
Et arracher toutes les langues
Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus sous les vêtements qui m'affolent...
Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe...
Et le soleil était une mauvaise plaie
Qui s'ouvrait comme un brasier
En ce temps-là j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance
J'étais à Moscou où je voulais me nourrir de flammes
Et je n'avais pas assez des tours et des gares que constellaient mes yeux
En Sibérie tonnait le canon, c'était la guerre
La faim le froid la peste et le choléra
Et les eaux limoneuses de l'Amour charriaient des millions de charognes
Dans toutes les gares je voyais partir tous les derniers trains
Personne ne pouvait plus partir car on ne délivrait plus de billets
Et les soldats qui s'en allaient auraient bien voulu rester...
Un vieux moine me chantait la légende de Novgorode.
Moi, le mauvais poète, qui ne voulais aller nulle part, je pouvais aller partout
Et aussi les marchands avaient encore assez d'argent pour tenter aller faire fortune.
Leur train partait tous les vendredis matins.
On disait qu'il y avait beaucoup de morts.
L'un emportait cent caisses de réveils et de coucous de la forêt noire
Un autre, des boites à chapeaux, des cylindres et un assortiment de tire-bouchons de Sheffield
Un des autres, des cercueils de Malmoë remplis de boites de conserve et de sardines à l'huile
Puis il y avait beaucoup de femmes
Des femmes, des entrejambes à louer qui pouvaient aussi servir
Des cercueils
Elles étaient toutes patentées
On disait qu'il y a avait beaucoup de morts là-bas
Elles voyageaient à prix réduits
Et avaient toutes un compte courant à la banque.
Or, un vendredi matin, ce fut enfin mon tour
On était en décembre
Et je partis moi aussi pour accompagner le voyageur en bijouterie qui se rendait à Kharbine
Nous avions deux coupés dans l'express et 34 coffres de joailleries de Pforzheim
De la camelote allemande "Made in Germany"
Il m'avait habillé de neuf et en montant dans le train j'avais perdu un bouton
- Je m'en souviens, je m'en souviens, j'y ai souvent pensé depuis -
Je couchais sur les coffres et j'étais tout heureux de pouvoir jouer
avec le browning nickelé qu'il m'avait aussi donné
J'étais très heureux, insouciant
Je croyais jouer au brigand
Nous avions volé le trésor de Golconde
Et nous allions, grâce au Transsibérien, le cacher de l'autre côté du monde
Je devais le défendre contre les voleurs de l'Oural qui avaient attaqué les saltimbanques de Jules Verne
Contre les khoungouzes, les boxers de la Chine
Et les enragés petits mongols du Grand-Lama
Ali baba et les quarante voleurs
Et les fidèles du terrible Vieux de la montagne
Et surtout contre les plus modernes
Les rats d'hôtels
Et les spécialistes des express internationaux.
Et pourtant, et pourtant
J'étais triste comme un enfant
Les rythmes du train
La "moelle chemin-de-fer" des psychiatres américains
Le bruit des portes des voix des essieux grinçant sur les rails congelés
Le ferlin d'or de mon avenir
Mon browning le piano et les jurons des joueurs de cartes dans le compartiment d'à côté
L'épatante présence de Jeanne
L'homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement dans le couloir et me regardait en passant
Froissis de femmes
Et le sifflement de la vapeur
Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel
Les vitres sont givrées
Pas de nature!
Et derrière, les plaines sibériennes le ciel bas et les grands ombres des taciturnes qui montent et qui descendent
Je suis couché dans un plaid
Bariolé
Comme ma vie
Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce châle écossais
Et l'Europe toute entière aperçue au coupe-vent d'un express à toute vapeur
N'est pas plus riche que ma vie
Ma pauvre vie
Ce châle
Effiloché sur des coffres remplis d'or
Avec lesquels je roule
Que je rêve
Que je fume
Et la seule flamme de l'univers
Est une pauvre pensée...
Du fond de mon cœur des larmes me viennent
Si je pense, Amour, à ma maîtresse;
Elle n'est qu'une enfant que je trouvai ainsi
Pâle, immaculée au fond d'un bordel.
Ce n'est qu'une enfant, blonde rieuse et triste.
Elle ne sourit pas et ne pleure jamais;
Mais au fond de ses yeux, quand elle vous y laisse boire
Tremble un doux Lys d'argent, la fleur du poète.
Elle est douce et muette, sans aucun reproche,
Avec un long tressaillement à votre approche;
Mais quand moi je lui viens, de ci, de là, de fête,
Elle fait un pas, puis ferme les yeux- et fait un pas.
Car elle est mon amour et les autres femmes
N'ont que des robes d'or sur de grands corps de flammes,
Ma pauvre amie est si esseulée,
Elle est toute nue, n'a pas de corps - elle est trop pauvre.
Elle n'est qu'une fleur candide, fluette,
La fleur du poète, un pauvre lys d'argent,
Tout froid, tout seul, et déjà si fané‚
Que les larmes me viennent si je pense à son cœur.
Et cette nuit est pareille à cent mille autres quand un train file dans la nuit
-Les comètes tombent-
Et que l'homme et la femme, même jeunes, s'amusent à faire l'amour.
Le ciel est comme la tente déchirée d'un cirque pauvre dans un petit village de pêcheurs
En Flandres
Le soleil est un fumeux quinquet
Et tout au haut d'un trapèze une femme fait la lune.
La clarinette le piston une flûte aigre et un mauvais tambour
Et voici mon berceau
Mon berceau
Il était toujours près du piano quand ma mère comme madame Bovary jouait les sonates de Beethoven
J'ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone
Et l'école buissonnière dans les gares, devant les trains en partance
Maintenant, j'ai fait courir tous les trains derrière moi Bâle-Tombouctou
J'ai aussi joué aux courses à Auteuil et à Longchamp
Paris New York
Maintenant j'ai fait courir tous les trains tout le long de ma vie Madrid-Stokholm
Et j'ai perdu tous mes paris
Il n'y a plus que la Patagonie, la Patagonie qui convienne à mon immense tristesse, la Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud
Je suis en route
J'ai toujours été en route
Le train fait un saut périlleux et retombe sur toutes ses roues
Le train retombe sur ses roues
Le train retombe toujours sur toutes ses roues
"Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Nous sommes loin, Jeanne, tu roules depuis sept jours
Tu es loin de Montmartre, de la Butte qui t'a nourrie, du Sacré-Cœur contre lequel tu t'es blottie
Paris a disparu et son énorme flambée
Il n'y a plus que les cendres continues
La pluie qui tombe
La tourbe qui se gonfle
La Sibérie qui tourne
Les lourdes nappes de neige qui remontent
Et le grelot de la folie qui grelotte comme un dernier désir dans l'air bleui
Le train palpite au cœur des horizons plombés
Et ton chagrin ricane...
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Les inquiétudes
Oublie les inquiétudes
Toutes les gares lézardées obliques sur la route
Les files télégraphiques auxquelles elles pendent
Les poteaux grimaçant qui gesticulent et les étranglent
Le monde s'étire s'allonge et se retire comme un accordéon qu'une main sadique tourmente
Dans les déchirures du ciel les locomotives en folie s'enfuient
Et dans les trous
Les roues vertigineuses les bouches les voies
Et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses
Les démons sont déchaînés
Ferrailles
Tout est un faux accord
Le broun-roun-roun des roues
Chocs
Rebondissements
Nous sommes un orage sous le crâne d'un sourd...
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Mais oui, tu m'énerves, tu le sais bien, nous sommes bien loin
La folie surchauffée beugle dans la locomotive
Le peste le choléra se lèvent comme des braises ardentes sur notre route
Nous disparaissons dans la guerre en plein dans un tunnel
La faim, la putain, se cramponnent aux nuages en débandade et fiente des batailles en tas puants de morts
Fais comme elle, fais ton métier...
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Oui, nous le sommes, nous le sommes
Tous les boucs émissaires ont crevé dans ce désert
Entends les sonnailles de ce troupeau galeux Tomsk Tcheliabinsk Kainsk Obi Taïchet Verkné Oudinsk Kourgane Samara Pensa-Touloune
La mort en Mandchourie
Est notre débarcadère est notre dernier repaire
Ce voyage est terrible
Hier matin
Ivan Oullitch avait les cheveux blancs
Et Kolia Nicolaï Ivanovovich se ronge les doigts depuis quinze jours…
Fais comme elles la Mort la Famine fais ton métier
Ça coûte cent sous, en transsibérien ça coûte cent roubles
En fièvre les banquettes et rougeoie sous la table
Le diable est au piano
Ses doigts noueux excitent toutes les femmes
La Nature
Les Gouges
Fais ton métier
Jusqu'à Kharbine...
"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Non mais... fiche-moi la paix... laisse-moi tranquille
Tu as les anches angulaires
Ton ventre est aigre et tu as la chaude-pisse
C'est tout ce que Paris a mis dans ton giron
C'est aussi un peu d'âme... car tu es malheureuse
J'ai pitié j'ai pitié viens vers moi sur mon cœur
Les roues sont les moulins à vent d'un pays de Cocagne
Et les moulins à vent sont les béquilles qu'un mendiant fait tournoyer
Nous sommes les culs-de-jatte de l'espace
Nous roulons sur nos quatre plaies
On nous a rogné les ailes
Les ailes de nos sept péchés
Et tous les trains sont les bilboquets du diable
Basse-cour
Le monde moderne
La vitesse n'y peut mais
Le monde moderne
Les lointains sont par trop loin
Et au bout du voyage c'est terrible d'être un homme avec une femme…
"Blaise, dis, sommes nous bien loin de Montmartre"
J'ai pitié, j'ai pitié, viens vers moi je vais te conter une histoire
Viens dans mon lit
Viens sur mon cœur
Je vais te conter une histoire...
Oh viens! viens!
Au Fidji règne l'éternel printemps
La paresse
L'amour pâme les couples dans l'herbe haute et la chaude syphilis rôde sous les bananiers
Viens dans les îles perdues du Pacifique!
Elles ont nom du Phénix, des Marquises
Bornéo et Java
Et Célèbes à la forme d'un chat.
Nous ne pouvons pas aller au Japon
Viens au Mexique
Sur les hauts plateaux les tulipiers fleurissent
Les lianes tentaculaires sont la chevelure du soleil
On dirait la palette et le pinceau d'un peintre
Des couleurs étourdissantes comme des gongs,
Rousseau y a été
Il y a ébloui sa vie
C'est la pays des oiseaux
La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France
L'oiseau du paradis, l'oiseau-lyre
Le toucan, l'oiseau moqueur
Et le colibri niche au cœur des lys noirs
Viens!
Nous nous aimerons dans les ruines majestueuses d'un temple aztèque
Tu seras mon idole
Une idole bariolée enfantine un peu laide et bizarrement étrange
Oh viens!
Si tu veux, nous irons en aéroplane et nous survolerons le pays des mille lacs,
Les nuits y sont démesurément longues
L'ancêtre préhistorique aura peur de mon moteur
J'atterrirai
Et je construirai un hangar pour mon avion avec les os fossiles de mammouth
Le feu primitif réchauffera notre pauvre amour
Samowar
Et nous nous aimerons bien bourgeoisement prés du pôle
Oh viens!
Jeanne Jeannette Ninette Nini ninon nichon
Mimi mamour ma poupoule mon Pérou
Dado dondon
Carotte ma crotte
Chouchou p'tit cœur
Cocotte
Chérie p'tite chèvre
Mon p'tit péché mignon
Concon
Coucou
Elle dort.
Elle dort
Et de toutes les heures du monde elle n'en pas gobé une seule
Tous les visages entrevus dans les gares
Toutes les horloges
L'heure de Paris l'heure de Berlin l'heure de Saint-Pétersbourg et l'heure de toutes les gares
Et à Oufa le visage ensanglanté du canonnier
Et le cadrant bêtement lumineux de Grodno
Et l'avance perpétuelle du train
Tous les matins on met les montres à l'heure
Le train avance et le soleil retarde
Rien n'y fait, j'entends les cloches sonores
Le gros bourdon de Notre-Dame
La cloche aigrelette du Louvre qui sonna la Saint-Bathelémy
Les carillons rouillés de Bruges-La-Morte
Les sonneries électriques de la bibliothèque de New-York
Les campagnes de Venise
Et les cloches de Moscou, l'horloge de la Porte-Rouge qui me comptait les heures quand j'étais dans un bureau
Et mes souvenirs
Le train tonne sur les plaques tournantes
Le train roule
Un gramophone grasseye une marche tzigane
Et le monde comme l'horloge du quartier juif de Prague tourne éperdument à rebours.
Effeuille la rose des vents
Voici que bruissent les orages déchaînés
Les trains roulent en tourbillon sur les réseaux enchevêtrés
Bilboquets diaboliques
Il y a des trains qui ne se rencontrent jamais
D'autres se perdent en route
Les chefs-de gare jouent aux échecs
Tric-Trac
Billard
Caramboles
Paraboles
La voie ferrée est une nouvelle géométrie
Syracuse
Archimède
Et les soldats qui l'égorgèrent
Et les galères
Et les vaisseaux
Et les engins prodigieux qu'il inventa
Et toutes les tueries
L'histoire antique
L'histoire moderne
Les tourbillons
Les naufrages
Même celui du Titanic que j'ai lu dans un journal
Autant d'images-associations que je ne peux pas développer dans mes vers
Car je suis encore fort mauvais poète
Car l'univers me déborde
Car j'ai négligé de m'assurer contre les accidents de chemins de fer
Car je ne sais pas aller jusqu'au bout
Et j'ai peur.
J'ai peur
Je ne sais pas aller jusqu'au bout
Comme mon ami Chagall je pourrais faire une série de tableaux déments
Mais je n'ai pas pris de notes en voyage
Pardonnez-moi mon ignorance
Pardonnez-moi de ne plus connaître l'ancien jeu des vers comme dit Guillaume Apollinaire
Tout ce qui concerne la guerre on peut le lire dans les mémoires de Kouropatkine
Ou dans les journaux japonais qui sont aussi cruellement illustrés
A quoi bon me documenter
Je m'abandonne aux sursauts de ma mémoire...
A partir d'Irkoutsk le voyage devint beaucoup trop lent
Beaucoup trop long
Nous étions dans le premier train qui contournait le lac Baïkal
On avait orné la locomotive de drapeaux et de lampions
Et nous avions quitté la gare aux accents tristes de l'hymne au Tzar.
Si j'étais peintre, je déverserais beaucoup de rouge, beaucoup de jaune sur la fin de ce voyage
Car je crois bien que nous étions tous un peu fou
Et qu'un délire immense ensanglantait les faces énervées de mes compagnons de voyage
Comme nous approchions de la Mongolie
Qui ronflait comme un incendie.
Le train avait ralenti son allure
Et je percevais dans le grincement perpétuel des roues
Les accents fous et les sanglots
D'une éternelle liturgie
J'ai vu
J'ai vu les train silencieux les trains noirs qui revenaient de l'Extrême-Orient et qui passaient en fantôme
Et mon œil, comme le fanal d'arrière, court encore derrière ses trains
A Talga 100 000 blessés agonisaient faute de soins
J'ai visité les hôpitaux de Krasnoïarsk
Et à Khilok nous avons croisé un long convoi de soldats fous
J'ai vu dans les lazarets les plaies béantes les blessures qui saignaient à pleines orgues
Et les membres amputés dansaient autour ou s'envolaient dans l'air rauque
L'incendie était sur toutes les faces dans tous les cœurs
Des doigts idiots tambourinaient sur toutes les vitres
Et sous la pression de la peur les regards crevaient comme des abcès
Dans toutes les gares on brûlait tous les wagons
Et j'ai vu
J'ai vu des trains de soixante locomotives qui s'enfuyaient à toute vapeur pourchassés par les horizons en rut et des bandes de corbeaux qui s'envolaient désespérément après
Disparaître
Dans la direction de Port-Arthur.
A Tchita nous eûmes quelques jours de répit
Arrêt de cinq jours vu l'encombrement de la voie
Nous les passâmes chez Monsieur Iankéléwitch qui voulait me donner sa fille unique en mariage
Puis le train repartit.
Maintenant c'était moi qui avais pris place au piano et j'avais mal aux dents
Je revois quand je veux cet intérieur si calme le magasin du père et les yeux de la fille qui venait le soir dans mon lit
Moussorgsky
Et les lieder de Hugo Wolf
Et les sables du Gobi
Et à Khaïlar une caravane de chameaux blancs
Je crois bien que j'étais ivre durant plus de 500 kilomètres
Mais j'étais au piano et c'est tout ce que je vis
Quand on voyage on devrait fermer les yeux
Dormir j'aurais tant voulu dormir
Je reconnais tous les pays les yeux fermés à leur odeur
Et je reconnais tous les trains au bruit qu'ils font
Les trains d'Europe sont à quatre temps tandis que ceux d'Asie sont à cinq ou sept temps
D'autres vont en sourdine sont des berceuses
Et il y en a qui dans le bruit monotone des roues me rappellent la prose lourde de Maeterlink
J'ai déchiffré tous les textes confus des roues et j'ai rassemblé les éléments épars d'une violente beauté
Que je possède
Et qui me force.
Tsitsika et Kharbine
Je ne vais pas plus loin
C'est la dernière station
Je débarquai à Kharbine comme on venait de mettre le feu aux bureaux de la Croix-Rouge.
O Paris
Grand foyer chaleureux avec les tisons entrecroisés de tes rues et les vieilles maisons qui se penchent au-dessus et se réchauffent comme des aïeules
Et voici, des affiches, du rouge du vert multicolores comme mon passé bref du jaune
Jaune la fière couleur des romans de France à l'étranger.
J'aime me frotter dans les grandes villes aux autobus en marche
Ceux de la ligne Saint-Germain-Montmartre m'emportent à l'assaut de la Butte.
Les moteurs beuglent comme les taureaux d'or
Les vaches du crépuscule broutent le Sacré-Cœur
O Paris
Gare centrale débarcadère des volontés, carrefour des inquiétudes
Seuls les marchands de journaux ont encore un peu de lumière sur leur porte
La Compagnie Internationale des Wagons-Lits et des Grands Express Européens m'a envoyé son prospectus
C'est la plus belle église du monde
J'ai des amis qui m'entourent comme des garde-fous
Ils ont peur quand je m'en vais que je ne revienne plus
Toutes les femmes que j'ai rencontrées se dressent aux horizons
Avec les gestes piteux et les regards tristes des sémaphores sous la pluie
Bella, Agnès, Catherine et la mère de mon fils en Italie
Et celle, la mère de mon amour en Amérique
Il y a des cris de Sirène qui me déchirent l'âme
Là-bas en Mandchourie un ventre tressaille encore comme dans un accouchement
Je voudrais
Je voudrais n'avoir jamais fait mes voyages
Ce soir un grand amour me tourmente
Et malgré moi je pense à la petite Jehanne de France.
C'est par un soir de tristesse que j'ai écrit ce poème en son honneur Jeanne
La petite prostituée
Je suis triste je suis triste
J'irai au Lapin Agile me ressouvenir de ma jeunesse perdue
Et boire des petits verres
Puis je rentrerai seul
Paris
Ville de la Tour Unique du grand Gibet et de la Roue.

1913. Illustré par Sonia Delaunnay.

Rilke, Rainer Maria

Les oeuvres d'art sont d'une solitude infinie et rien moins que la critique permet d'y accéder. L'amour est seul à pouvoir les saisir, les garder et à se montrer juste envers elles.
Rainer Maria Rilke. Lettres à un jeune poète. 1929

lundi 11 novembre 2013

Esope

Le renard et le masque.
Un renard s'étant glissé dans la maison d'un actuer, fouilla successivement toutes ses hardes, et trouvant entre autres objets, une tête de masque artistement travaillée. Il la prit dans ses pattes et dit: "Oh! quelle tête! mais elle n'a pas de cervelle?"

Whitman (Walt) : One’s-Self I Sing / Je chante le soi-même (traduction Jules Laforgue)

One's-Self I sing, a simple, separate person;
Yet utter the word Democratic, the word En-masse.

Of physiology from top to toe I sing;
Not physiognomy alone, nor brain alone, is worthy for the Muse.
I say the Form complete is worthier far;
The Female equally with the male I sing.

Of Life immense in passion, pulse, and power,
Cheerful for freest action form’d, under the laws divine,
The Modern Man I sing.
Je chante le soi-même, une simple personne séparée;
Pourtant je prononce le mot démocratique, le mot En Masse.

C’est de la physiologie du haut en bas, que je chante;
La physionomie seule, le cerveau seul, ce n’est pas digne de la Muse.
Je dis que l’Ëtre complet en est bien plus digne;
C’est le féminin à l’égal du mâle que je chante.

C’est la vie, incommensurable en passion, ressort et puissance,
Pleine de joie, mise en oeuvre par des lois divines pour la plus libre action,
C’est l’Homme Moderne que je chante.

1867. Walt Whitman (1819–1892). Leaves of Grass. 1900. Feuilles d’herbes : Traduction de Jules Laforgue prise dans Poetica.fr

Garcia Lorca (Federico) : Vuelta del paseo / Retour de promenade

Asesinado por el cielo.
Entre las formas que van hacia la sierpe
y las formas que buscan el cristal,
dejaré crecer mis cabellos.

Con el árbol de muñones que no canta
y el niño con el blanco rostro de huevo.

Con los animalitos de cabeza rota
y el agua harapienta de los pies secos.

Con todo lo que tiene cansancio sordomudo
y mariposa ahogada en el tintero.

Tropezando con mi rostro distinto cada día.
¡Asesinado por el cielo!
Assassiné par le ciel,
entre les formes qui vont vers le serpent
et les formes qui cherchent le cristal,
je laisserai mes cheveux pousser.

Avec l’arbre à moignons qui ne chante pas
et l’enfant au blanc visage d’oeuf.

Avec les bestioles à la tête brisée
et l’eau haillonneuse aux pieds secs.

Avec tout ce qui est fatigue sourde-muette
et papillon noyé dans l’encrier.

Me heurtant à mon visage différent de chaque jour.
Assassiné par le ciel !

Ecrit en 1929 et paru en 1930 paru dans le recueil Poeta en Nueva York, sous le Chapitre "Poemas de la soledad en la Universidad Columbia. Texte écrit à propos de New York.

Garcia Lorca (Federico) : Oda a Salvador Dali / Ode à Salvador Dali (traduction Paul Eluard)

Una rosa en el alto jardín que tú deseas.
Una rueda en la pura sintaxis del acero.
Desnuda la montaña de niebla impresionista.
Los grises oteando sus balaustradas últimas.

Los pintores modernos en sus blancos estudios,
cortan la flor aséptica de la raíz cuadrada.
En las aguas del Sena un ice-berg de mármol
enfría las ventanas y disipa las yedras.

El hombre pisa fuerte las calles enlosadas.
Los cristales esquivan la magia del reflejo.
El Gobierno ha cerrado las tiendas de perfume.
La máquina eterniza sus compases binarios.

Una ausencia de bosques, biombos y entrecejos
yerra por los tejados de las casas antiguas.
El aire pulimenta su prisma sobre el mar
y el horizonte sube como un gran acueducto.

Marineros que ignoran el vino y la penumbra,
decapitan sirenas en los mares de plomo.
La Noche, negra estatua de la prudencia, tiene
el espejo redondo de la luna en su mano.

Un deseo de formas y límites nos gana.
Viene el hombre que mira con el metro amarillo.
Venus es una blanca naturaleza muerta
y los coleccionistas de mariposas huyen.

* * *

Cadaqués, en el fiel del agua y la colina,
eleva escalinatas y oculta caracolas.
Las flautas de madera pacifican el aire.
Un viejo dios silvestre da frutas a los niños.

Sus pescadores duermen, sin ensueño, en la arena.
En alta mar les sirve de brújula una rosa.
El horizonte virgen de pañuelos heridos,
junta los grandes vidrios del pez y de la luna.

Una dura corona de blancos bergantines
ciñe frentes amargas y cabellos de arena.
Las sirenas convencen, pero no sugestionan,
y salen si mostramos un vaso de agua dulce.

* * **

¡Oh, Salvador Dalí, de voz aceitunada!
No elogio tu imperfecto pincel adolescente
ni tu color que ronda la color de tu tiempo,
pero alabo tus ansias de eterno limitado.

Alma higiénica, vives sobre mármoles nuevos.
Huyes la oscura selva de formas increíbles.
Tu fantasía llega donde llegan tus manos,
y gozas el soneto del mar en tu ventana.

El mundo tiene sordas penumbras y desorden,
en los primeros términos que el humano frecuenta.
Pero ya las estrellas ocultando paisajes,
señalan el esquema perfecto de sus órbitas.

La corriente del tiempo se remansa y ordena
en las formas numéricas de un siglo y otro siglo.
Y la Muerte vencida se refugia temblando
en el círculo estrecho del minuto presente.

Al coger tu paleta, con un tiro en un ala,
pides la luz que anima la copa del olivo.
Ancha luz de Minerva, constructora de andamios,
donde no cabe el sueño ni su flora inexacta.

Pides la luz antigua que se queda en la frente,
sin bajar a la boca ni al corazón del bosque.
Luz que temen las vides entrañables de Baco
y la fuerza sin orden que lleva el agua curva.

Haces bien en poner banderines de aviso,
en el límite oscuro que relumbra de noche.
Como pintor no quieres que te ablande la forma
el algodón cambiante de una nube imprevista.

El pez en la pecera y el pájaro en la jaula.
No quieres inventarlos en el mar o en el viento.
Estilizas o copias después de haber mirado,
con honestas pupilas sus cuerpecillos ágiles.

Amas una materia definida y exacta
donde el hongo no pueda poner su campamento.
Amas la arquitectura que construye en lo ausente
y admites la bandera como una simple broma.

Dice el compás de acero su corto verso elástico.
Desconocidas islas desmiente ya la esfera.
Dice la línea recta su vertical esfuerzo
y los sabios cristales cantan sus geometrías.

* * *

Pero también la rosa del jardín donde vives.
¡Siempre la rosa, siempre, norte y sur de nosotros!
Tranquila y concentrada como una estatua ciega,
ignorante de esfuerzos soterrados que causa.

Rosa pura que limpia de artificios y croquis
y nos abre las alas tenues de la sonrisa
(Mariposa clavada que medita su vuelo).
Rosa del equilibrio sin dolores buscados.
¡Siempre la rosa!

* * *

¡Oh, Salvador Dalí de voz aceitunada!
Digo lo que me dicen tu persona y tus cuadros.
No alabo tu imperfecto pincel adolescente,
pero canto la firme dirección de tus flechas.

Canto tu bello esfuerzo de luces catalanas,
tu amor a lo que tiene explicación posible.
Canto tu corazón astronómico y tierno,
de baraja francesa y sin ninguna herida.

Canto el ansia de estatua que persigues sin tregua,
el miedo a la emoción que te aguarda en la calle.
Canto la sirenita de la mar que te canta
montada en bicicleta de corales y conchas.

Pero ante todo canto un común pensamiento
que nos une en las horas oscuras y doradas.
No es el Arte la luz que nos ciega los ojos.
Es primero el amor, la amistad o la esgrima.

Es primero que el cuadro que paciente dibujas
el seno de Teresa, la de cutis insomne,
el apretado bucle de Matilde la ingrata,
nuestra amistad pintada como un juego de oca.

Huellas dactilográficas de sangre sobre el oro,
rayen el corazón de Cataluña eterna.
Estrellas como puños sin halcón te relumbren,
mientras que tu pintura y tu vida florecen.

No mires la clepsidra con alas membranosas,
ni la dura guadaña de las alegorías.
Viste y desnuda siempre tu pincel en el aire
frente a la mar poblada de barcos y marinos.
Une rose dans le haut jardin que tu désires.
Une roue dans la pure syntaxe de l’acier.
Elle est nue la montagne de brume impressionnistes.
Les gris en sont à leurs dernières balustrades.

Dans leurs blancs studios, les peintres modernes
Coupent la fleur aseptique de la racine carrée.
Sur les eaux de la Seine, un iceberg de marbre
Refroidit les fenêtres et dissipe les lierres.

L’homme, d’un pas ferme, foule les rues dallées
Et les vitres esquivent la magie du reflet.
Le Gouvernement a fermé les boutiques de parfums.
La machine éternise ses mouvements binaires.

C’est une absence de forêts, de paravents, d’entre-sourcils
Qui rôde par les terrasses des maisons antiques.
Et c’est l’air qui polit son prisme sur la mer,
C’est l’horizon qui monte comme un grand aqueduc.

Les marins ignorant le vin et la pénombre
Décapitent les sirènes sur des mers de plomb.
La Nuit, noire statue de la prudence,
Tient le miroir rond de la lune dans sa main.

Un désir nous gagne, de formes, de limites.
Voici l’homme qui voit à l’aide d’un mètre jaune.
Venus est une blanche nature-morte.
Voici que les collectionneurs de papillons s'effacent.

* * *

Cadaquès, sur le fléau de l’eau et de la colline,
Soulève des gradins et enfouit des coquilles.
Des flûtes de bois pacifient l’air.
Un vieux dieu sylvestre donne des fruits aux enfants.

Sans avoir pris le temps de s’endormir, les pêcheurs dorment sur la sable.
En haute mer, ils ont une rose pour boussole.
L’horizon vierge de mouchoirs blessés
Joint les masses vitrifiées du poisson et de la lune.

Une dure couronne de blanches brigantines
Ceint des fronts amers, des cheveux de sable.
Les sirènes persuasives ne nous suggestionnent pas.
Elles apparaissent au premier verre d’eau douce.

* * *

Ô Salvador Dali à la voix olivée !
Je ne vante pas ton imparfait pinceau adolescent,
Ni ta couleur qui courtise la couleur de ton temps.
Je chante ton angoisse, ô limité, limité éternel !

Âme hygiénique, tu vis sur des marbres nouveaux.
Tu fuis l’obscure selve des formes incroyables.
Où atteignent tes mains, ta fantaisie atteint,
Et tu jouis du sonnet de la mer dans ta fenêtre.

Aux premières bornes que l’homme rencontre,
Le monde n’est que désordre et que sourde pénombre.
Mais déjà les étoiles, cachant les paysages,
Désignent le schéma parfait de ses orbites.

Le courant du temps s’apaise et s’ordonne
Dans les formes numériques d’un siècle, et d’un autre siècle.
La Mort vaincue se réfugie en tremblant
Dans le cercle étroit de la minute présente.

En prenant ta palette, dont l’aile est trouée d’un coup de feu,
Tu demandes la lumière qui anime la coupe renversée de l’olivier.
Large lumière de Minerve, constructrice d’échafaudages,
Lumière où ni le songe, ni sa flore inexacte n’ont place.

Tu demandes la lumière antique qui reste sur le front,
Qui ne descend ni à la bouche, ni au cœur de l’homme.
Lumière que craignent les vignes poignantes de Bacchus
Et la force désordonnée qui porte l’eau courbe.

Tu as raison de banderoler la limite obscure,
Toute brillante de nuit. Et en tant que peintre,
Tu ne veux pas que ta forme soit amollie
Par le coton changeant d’un nuage imprévu.

Le poisson dans le vivier, l’oiseau dans la cage,
Tu ne veux pas les inventer dans la mer ou le vent.
Après les avoir, de tes honnêtes pupilles, bien regardés,
Tu stylises ou copies les petits corps agiles.

Tu aimes une matière définie et exacte
Où le champignon ne puisse dresser sa tente.
Tu aimes l’architecture qui contruit dans l’absent
Et tu prends le drapeau pour une simple plaisanterie.

Le compas d’acier rythme son court vers élastique.
La sphère déjà dément les îles inconnues.
La ligne droite exprime son effort vertical
Et les cristaux savants chantent leurs géométries.

* * *

Mais encore et toujours la rose du jardin où tu vis.
Toujours la rose, toujours ! nord et sud de nous-mêmes !
Tranquille et concentrée comme une statue aveugle,
Ignorante des efforts souterrains qu’elle cause.

Rose pure, abolissant artifices et croquis
Et nous ouvrant les ailes ténues du sourire.
(Papillon cloué qui médite son vol).
Rose de l’équilibre sans douleurs voulues. Toujours la rose !

* * *

Ô Salvador Sali à la voix olivée !
Je dis ce que me disent ta personne et tes tableaux.
Je ne loue pas ton imparfait pinceau adolescent,
Mais je chante la parfaite direction de tes flèches.

Je chante ton bel effort de lumières catalanes
Et ton amour pour tout ce qui explicable.
Je chante ton cœur astronomique et tendre,
Ton cœur de jeu de cartes, ton cœur sans blessure.

Je chante cette anxiété de statue que tu poursuis sans trêve,
La peur de l’émotion qui t’attend dans la rue.
Je chante la petite sirène de la mer qui te chante,
Montée sur une bicyclette de coraux et de coquillages.

Mais avant tout je chante une pensée commune
Qui nous unit aux heures obscures et dorées.
L’art, sa lumière ne gâche pas nos yeux.
C’est l’amour, l’amitié, l’escrime qui nous aveuglent.

Bien avant le tableau que, patient, tu dessines,
Bien avant le sein de Thérèse, à la peau d’insomnie,
Bien avant la boucle serrée de Mathilde l’ingrate,
Passe notre amitié peinte comme un jeu d’oie.

Que des traces dactylographiques de sang sur l’or
Rayant le cœur de la Catalogne éternelle !
Que les étoiles comme des poings sans faucon t’illuminent,
Pendant que ta peinture et que ta vie fleurissent.

Ne regarde pas la clepsydre aux ailes membraneuses,
Ni la dure faux des allégories.
Habille et déshabille toujours ton pinceau dans l’air,
Face à la mer peuplée de barques et de marins.


Oda a Salvador Dalí. Traduction de Paul Éluard, 1938

Char (René) : Afin qu'il n'y soit rien changé

1
Tiens mes mains intendantes, gravis l'échelle noire, ô Dévouée; la volupté des graines fume, les villes sont fer et causerie lointaine.
2
Notre désir retint à la mer sa robe chaude avant de nager sur son coeur.
3.
Dans la luzerne de ta voix tournois d'oiseaux chassent soucis de sécheresse.
4.
Quand deviendront guides les sables balafrés issus des lents charrois de la terre, le calme approchera de notre espace clos.
5.
La quantité de fragments me déchire. Et debout se tient la torture.
6.
Le ciel n'est plus aussi jaune, le soleil aussi bleu. L'étoile furtive de la pluie s'annonce. Frère, silex fidèle, ton joug s'est fendu. L'entente a jailli de tes épaules.
7.
Beauté, je me porte à ta rencontre dans la solitude du froid. Ta lampe est rose, le vent brille. Le seuil du soir se creuse.
8
J'ai, captif, épousé, le ralenti du lierre à l'assaut de la pierre de l'éternité.
9.
"Je t'aime", répète le vent à tout ce qu'il fait vivre. Je t'aime et tu vis en moi.

Fureur et mystère. Seuls demeurent. 1938-1944

Garcia Lorca, Federico

Toutes les choses ont leur mystère, et la poésie c’est le mystère de toutes les choses.
Federico Garcia Lorca

Char (René) : À ***

Tu es mon amour depuis tant d'années,
Mon vertige devant tant d'attente,
Que rien ne peut vieillir, froidir ;
Même ce qui attendait notre mort,
Ou lentement sut nous combattre,
Même ce qui nous est étranger,
Et mes éclipses et mes retours.

Fermée comme un volet de buis,
Une extrême chance compacte
Est notre chaîne de montagnes,
Notre comprimante splendeur.

Je dis chance, ô ma martelée ;
Chacun de nous peut recevoir
La part de mystère de l'autre
Sans en répandre le secret ;
Et la douleur qui vient d'ailleurs
Trouve enfin sa séparation
Dans la chair de notre unité,
Trouve enfin sa route solaire
Au centre de notre nuée
Qu'elle déchire et recommence.

Je dis chance comme je le sens.
Tu as élevé le sommet
Que devra franchir mon attente
Quand demain disparaîtra.

Recherche de la base et du sommet. IV. A une sérénité crispée. 1952

Kesey (Ken) : La Wakonda Auga

Dévalant le versant ouest de la chaîne côtière de l'Oregon… viens voir les cascades hystériques des affluents qui se mêlent aux eaux de la Wakonda Auga. Les premiers ruisselets caracolent comme d'épais courants d'air parmi la petite oseille et le trèfle, les fougères et les orties, bifurquent, se scindent… forment des bras. Puis, à travers les busseroles et les ronces élégantes, les myrtilles et les mûres, les bras cascadent pour fusionner en ruisseaux, en torrents. Enfin, au pied des collines, émergeant entre les mélèzes laricins et les pins à sucre, les acacias et les épicéas - et puis la mosaïque vert et bleu des pains de Douglas -, la rivière en personne franchit d'un bond cent cinquante mètres et là, regarde: voici qu'elle prend ses aises à travers champs.
Ken Kesey. Et quelquefois j'ai comme une grande idée. 1964. 

Rilke (Rainer Maria) : Par les antiques aqueducs

Par les antiques aqueducs, des eaux vives infiniment arrivent dans la grande cité, dansent sur des places nombreuses au-dessus des blanches vasques de pierre et s'épanchent en de larges et profonds bassins, murmurantes au long du jour, puis haussant avec la nuit leur murmure, la nuit d'ici qui est vaste et pleine d'étoiles et tout adoucie de brises. Et il y a ici des jardins, des allées et des escaliers inoubliables, des escaliers conçus par Michel-Ange, des escaliers disposés à l'image des eaux glissant au long d'une pente et qui font naître, en leur ample chute, une marche d'une autre marche, comme la vague naît de la vague.
Lettres à un jeune poète. p. 65, à propos de Rome.

Hölderlin (Friedrich) : Das Hälfte des Lebens / La moitié de la vie

Mit gelben Birnen hänget
Und voll mit wilden Rosen
Das Land in den See,
Ihr holden Schwäne,
Und trunken von Küssen
Tunkt ihr das Haupt
Ins heilignüchterne Wasser.

Weh mir, wo nehm’ ich, wenn
Es Winter ist, die Blumen, und wo
Den Sonnenschein,
Und Schatten der Erde?
Die Mauern stehn
Sprachlos und kalt, im Winde
Klirren die Fahnen.
Avec des poires jaunes,
Et pleine de roses sauvages
La terre est penchée sur le lac,
Et vous, cygnes charmants,
Ivres de baisers,
Vous trempez votre tête
Dans l’eau sobre et sacrée.

Malheureux, où irai-je prendre,
Quand vient l’hiver, les fleurs, où
Le rayon du soleil,
Et l’ombre de la terre ?
Les murs se tiennent là
Muets et froids, dans le vent
Claquent les drapeaux.

Jahr 1804; in Friedrich Wilmans Taschenbuch für das Jahr 1805.

dimanche 10 novembre 2013

Li Bai : Pensée dans une nuit tranquille

Devant mon lit, la lune jette une clarté très vive ;
Je doute un moment si ce n’est point la gelée blanche qui brille sur le sol.
Je lève la tête, je contemple la lune brillante ;
Je baisse la tête et je pense à mon pays.

Li Bai, ou Li-taï-pé (701-762), poète chinois de la dynastie des Tang

Rûmî (Djalāl ad-Dīn Muḥammad ) : le repentir plus fort que la prière

Muawiya, l'oncle de tous les fidèles, était dans son palais en train de dormir. Son palais était clos et les portes verrouillées. Il était impossible qu'un étranger puisse y pénétrer. Cependant quelqu'un toucha Muawiya pour le réveiller. Quand il ouvrit les yeux, il ne vit personne et se dit :
«Il est impossible de pénétrer dans mon palais. Qui a pu faire cela ?»
Après de longues recherches, il trouva quelqu'un qui se dissimulait derrière une tenture. Il lui dit :
«Qui est-tu et comment te nomme-t-on?
— Le peuple m'appelle Satan !
— Et pourquoi m'as-tu réveillé ?
— Parce que c'est l'heure de la prière et qu'il faut que tu te rendes à la mosquée. N'oublie pas que le Prophète a dit que la prière ne devait souffrir aucun retard.»
Muawiya lui dit :
«C'est étrange que tu invoques cette raison car jamais rien de bon n'est venu de toi ! C'est comme si un voleur venait en prétendant vouloir monter la garde !
— Autrefois, répliqua Satan, j'étais un djiin parmi les anges et mon âme se nourrissait de mes prières. J'étais alors le compagnon des autres anges et ceci est resté dans ma nature. Il m'est impossible d'oublier le passé !
— Tu dis vrai mais il n'empêche que tu as barré la route à bien des sages. Tu ne peux pas être le feu et ne pas brûler ! Dieu t'a fait consumeur et quiconque t'approche est nécessairement brûlé. Ta prétendue sagesse ressemble au chant des oiseaux imités par des chasseurs.
— Ôte le doute de ton coeur, dit Satan, je suis une pierre de touche pour le vrai et le faux. Je ne puis enlaidir ce qui est beau. Mon existence n'est qu'un miroir pour le beau et pour le laid. Je suis comme un jardinier qui coupe des branches mortes. L'arbre proteste : «Je suis innocent! Pourquoi me détruis-tu?»
— Tais-toi ! s'exclama Muawiya, c'est en vain que tu tentes de me convaicre !»
Il se tourna vers Dieu et dit:
«Mon Seigneur ! Ses paroles sont comme un brouillard !
Aide-moi ! Il est très fort pour argumenter et je redoute ses ruses.»
Satan dit :
«Celui qui est pris d'un mauvais doute devient sourd devant des milliers de témoins. Ne te lamente pas devant Dieu à cause de moi. Pleure plutôt devant ta propre méchanceté. Tu me maudis sans raison mais tu ferais mieux de te regarder !»
Muawiya de répondre:
«C'est le mensonge qui fait naître le doute dans le coeur !
— As-tu donc un critère pour distinguer le vrai du faux ?
— Le vrai procure la paix du coeur mais le mensonge ne touche pas le coeur. C'est comme une huile qu'on a mélangée avec de l'eau : elle ne peut plus brûler. Dis-moi. Toi, l'ennemi de tous qui veillent, pourquoi m'as-tu réveillé ? Réponds-moi et je saurais si tu dis vrai !»
Satan tenta de se dérober mais Muawiya le pressa de s'expliquer et il finit par avouer :
«Je vais te dire la vérité. Je t'ai réveillé pour que tu ne sois pas en retard à la mosquée. Car si tu avais été en retard, ton repentir aurait submergé l'univers. Les larmes auraient coulé de tes yeux et le repentir de quelqu'un qui fait de ses prières un plaisir est encore plus fort que la prière. Je t'ai donc réveillé afin que ton repentir ne te permette pas de te rapprocher encore de Dieu !»
Muawiya s'exclama :
«Maintenant tu dis la vérité ! Tu n'es qu'une araignée en quête de mouches. Et tu m'as pris pour une mouche !»
Djalāl ad-Dīn Muḥammad Rūmī ou Roumi  surnommé Mawlanna (né à Balkh, auj. Afghanistan, le 30 septembre 1207 - mort à Konya, Turquie, 17 décembre 1273) est un mystique persan musulman qui a profondément influencé le soufisme. Texte tiré de Caverne des 1001 nuits.

Bobin (Christian) : Les arbres du jardin

Les arbres du jardin. La douceur qui gouverne chaque feuille. Le livre sur le lit. Les fruits sur la table, atteints par une légère touche d’or. Les choses n’ont plus d’épaisseur. Tout est simplifié dans cette blanche lumière de l’abandon. Aucun objet n’échappe à la maladresse générale. Une attente. Une attente infinie dont s’égareraient l’objet, puis le sens. On ne saurait plus qui ou quoi est attendu.
...
L’odeur de l’herbe fraîchement coupée. La nudité du mot absence. Cette musique préférée de vous : des chants grégoriens, comme au bord de la mer, très proche de mourir. Cet art accompli du souffle et du silence...
L'Enchantement simple.

Les trois sagesses chinoises remises dans l'ordre

A l'heure où les discours de management et de marketing mélangent allégrement confucianisme, taoïsme et bouddhisme, voici un petit tableau résumé de leurs caractéristiques.

CONFUCIANISME
- vie sociale
- responsabilité politique
- attitude envers les autres

- hiérarchie et régulation
- éducation, pour fonder son action et son jugement sur la raison
- rectitude : l'acte juste au moment opportun, sans autre considération que la justice
- loyauté: lié à la hiérarchie; inférieurs fidèles à leur supérieur qui leur doit protection
- poésie et arts, pour apaiser le coeur


- politique : art du savoir-vivre en bonne entente entre êtres humains
BOUDDHISME
- vie spirituelle
- responsabilité individuelle
- attitude envers la mort et le destin
- souffrance et sa diminution
- communauté et réseau d'entraide mutuelle entre les laïcs et les moines
- sérénité: progression vers la libération des souffrances

- douceur: non-vilolence qui doit réguler les relations entre humains et formes vivantes

- prière et méditation: pour parvenir à l'éveil, perception de l'illusion de la permanence d'un ego
- psychologie: compréhension du fonctionnement de la conscience
TAOÏSME
- vie naturelle
- responsabilité physique
- attitude envers son corps et la nature

- la personne et sa réalisation
- pratique de l'exercice, accord entre son corps et le fonctionnement naturel

- pureté: processus d'allégement des pesanteurs de la vie physique et des règles sociales
- sensibilité: ressentir et affiner le souffle vital qui passe sans cesse du corps à la nature

- alchimie interne et médecine naturelle, pour mieux nourrir le vivre qui nous habite

- écologie: art du savoir-vivre en bonne entente avec son environnement naturel

Tiré de Cyrille J-D. Savary, Les trois sagesses chinoises

Lao-Tseu : Dao De Jing (extraits)

Trente rayons se joignent en un moyeu unique
Ce vide dans le char en permet l’usage
D’une motte de glaise on façonne un vase
Ce vide dans le vase en permet l’usage
On ménage des portes et des fenêtres pour une pièce
Ce vide dans la pièce en permet l’usage
L’avoir fait l’avantage
Et le non-avoir l’usage.
….
Le fonctionnement des choses vit suivant un principe unitaire.
Cette unité primordiale vit selon un rythme binaire.
Cette dualité musicale vit grâce aux souffles médians.
Cette triplicité globale vit dans l'innombrable totalité des êtres.
...

Dao De Jing. Classique de la voie et de la vertu. Chine. attribué à Laozi (Lao-Tseu), 6e siècle av-JC, mais qui n'a probablement pas existé.

Fan-Zhen : le corps est la matière de l'esprit

Le corps est la matière de l’esprit ; l’esprit est la fonction du corps. Ce ne saurait être deux choses différentes, plutôt deux noms distincts pour la seule et même entité. L’esprit est à la matière ce que le tranchant est au couteau ; le corps est à la fonction ce que le couteau est au tranchant. Le terme “tranchant” ne désigne pas le couteau ; le terme “couteau” ne désigne pas le tranchant. Et pourtant, ôtez le tranchant, il n’y a plus de couteau ; ôtez le couteau, il n’y a plus de tranchant. Or, on n’a jamais entendu dire que le tranchant subsiste après la disparition du couteau, alors comment l’esprit pourrait-il subsister quand le corps a disparu?
Fan Zhen (450-515), lettré confucéen, De la destructibilité de l’esprit (Shen mie lun), cité par Anne Cheng, op. cit., p. 358. cité par Cyrille J-D. Savary les trois sagesses chinoises

Aragon (Louis) : L' Affiche rouge

Vous n'avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant

Le Roman inachevé, 1956

Eluard (Paul) : La Parole

J’ai la beauté facile et c’est heureux.
Je glisse sur les toits des vents
Je glisse sur le toit des mers
Je suis devenue sentimentale
Je ne connais plus le conducteur
Je ne bouge plus soie sur les glaces
Je suis malade fleurs et cailloux
J’aime le plus chinois aux nues
J’aime la plus nue aux écarts d’oiseau
Je suis vieille mais ici je suis belle
Et l’ombre qui descend des fenêtres profondes
Epargne chaque soir le coeur noir de mes yeux.

Capitale de la douleur, 1923

Neruda (Pablo) : La canción desesperada / Une chanson désespérée

Emerge tu recuerdo de la noche en que estoy.
El río anuda al mar su lamento obstinado.

Abandonado como los muelles en el alba.
Es la hora de partir, oh abandonado!

Sobre mi corazón llueven frías corolas.
Oh sentina de escombros, feroz cueva de náufragos!

En ti se acumularon las guerras y los vuelos.
De ti alzaron las alas los pájaros del canto.

Todo te lo tragaste, como la lejanía.
Como el mar, como el tiempo. Todo en ti fue naufragio!

Era la alegre hora del asalto y el beso.
La hora del estupor que ardía como un faro.

Ansiedad de piloto, furia de buzo ciego,
turbia embriaguez de amor, todo en ti fue naufragio!

En la infancia de niebla mi alma alada y herida.
Descubridor perdido, todo en ti fue naufragio!

Te ceñiste al dolor, te agarraste al deseo.
Te tumbó la tristeza, todo en ti fue naufragio!

Hice retroceder la muralla de sombra,
anduve más allá del deseo y del acto.

Oh carne, carne mía, mujer que amé y perdí,
a ti en esta hora húmeda, evoco y hago canto.

Como un vaso albergaste la infinita ternura,
y el infinito olvido te trizó como a un vaso.

Era la negra, negra soledad de las islas,
y allí, mujer de amor, me acogieron tus brazos.

Era la sed y el hambre, y tú fuiste la fruta.
Era el duelo y las ruinas, y tú fuiste el milagro.

Ah mujer, no sé cómo pudiste contenerme
en la tierra de tu alma, y en la cruz de tus brazos!

Mi deseo de ti fue el más terrible y corto,
el más revuelto y ebrio, el más tirante y ávido.

Cementerio de besos, aún hay fuego en tus tumbas,
aún los racimos arden picoteados de pájaros.

Oh la boca mordida, oh los besados miembros,
oh los hambrientos dientes, oh los cuerpos trenzados.

Oh la cópula loca de esperanza y esfuerzo
en que nos anudamos y nos desesperamos.

Y la ternura, leve como el agua y la harina.
Y la palabra apenas comenzada en los labios.

Ese fue mi destino y en él viajó mi anhelo,
y en él cayó mi anhelo, todo en ti fue naufragio!

Oh, sentina de escombros, en ti todo caía,
qué dolor no exprimiste, qué olas no te ahogaron!

De tumbo en tumbo aún llameaste y cantaste.
De pie como un marino en la proa de un barco.

Aún floreciste en cantos, aún rompiste en corrientes.
Oh sentina de escombros, pozo abierto y amargo.

Pálido buzo ciego, desventurado hondero,
descubridor perdido, todo en ti fue naufragio!

Es la hora de partir, la dura y fría hora
que la noche sujeta a todo horario.

El cinturón ruidoso del mar ciñe la costa.
Surgen frías estrellas, emigran negros pájaros.

Abandonado como los muelles en el alba.
Sólo la sombra trémula se retuerce en mis manos.

Ah más allá de todo. Ah más allá de todo.

Es la hora de partir. Oh abandonado!
Ton souvenir surgit de la nuit où je suis.
La rivière à la mer noue sa plainte obstinée.

Abandonné comme les quais dans le matin.
C'est l'heure de partir, ô toi l'abandonné!

Des corolles tombant, pluie froide sur mon coeur.
Ô sentine de décombres, grotte féroce au naufragé!


En toi se sont accumulés avec les guerres les envols.
Les oiseaux de mon chant de toi prirent essor.

Tu as tout englouti, comme fait le lointain.
Comme la mer, comme le temps. Et tout en toi fut un naufrage!

De l'assaut, du baiser c'était l'heure joyeuse.
lueur de la stupeur qui brûlait comme un phare.

Anxiété de pilote et furie de plongeur aveugle,
trouble ivresse d'amour, tout en toi fut naufrage!


Mon âme ailée, blessée, dans l'enfance de brume.
Explorateur perdu, tout en toi fut naufrage!

Tu enlaças la douleur, tu t'accrochas au désir.
La tristesse te renversa et tout en toi fut un naufrage!

Mais j'ai fait reculer la muraille de l'ombre,
j'ai marché au-delà du désir et de l'acte.

Ô ma chair, chair de la femme aimée, de la femme perdue,
je t'évoque et je fais de toi un chant à l'heure humide.

Tu reçus l'infinie tendresse comme un vase,
et l'oubli infini te brisa comme un vase.

Dans la noire, la noire solitude des îles,
c'est là, femme d'amour, que tes bras m'accueillirent.

C'était la soif, la faim, et toi tu fus le fruit.
C'était le deuil, les ruines et tu fus le miracle.

Femme, femme, comment as-tu pu m'enfermer
dans la croix de tes bras, la terre de ton âme.

Mon désir de toi fut le plus terrible et le plus court,
le plus désordonné, ivre, tendu, avide.

Cimetière de baisers, dans tes tombes survit le feu,
et becquetée d'oiseaux la grappe brûle encore.


Ô la bouche mordue, ô les membres baisés,
ô les dents affamées, ô les corps enlacés.


Furieux accouplement de l'espoir et l'effort
qui nous noua tous deux et nous désespéra.

La tendresse, son eau, sa farine légère.
Et le mot commencé à peine sur les lèvres.

Ce fut là le destin où allait mon désir,
où mon désir tomba, tout en toi fut naufrage!

Ô sentine de décombres, tout est retombé sur toi,
toute la douleur tu l'as dite et toute la douleur t'étouffe.

De tombe en tombe encore tu brûlas et chantas.
Debout comme un marin à la proue d'un navire.

Et tu as fleuri dans des chants, tu t'es brisé dans des courants.
Ô sentine de décombres, puits ouvert de l'amertume.


Plongeur aveugle et pâle, infortuné frondeur,
explorateur perdu, tout en toi fut naufrage!

C'est l'heure de partir, c'est l'heure dure et froide
que la nuit toujours fixe à la suite des heures.

La mer fait aux rochers sa ceinture de bruit.
Froide l'étoile monte et noir l'oiseau émigre.

Abandonné comme les quais dans le matin.
Et seule dans mes mains se tord l'ombre tremblante.

Oui, bien plus loin que tout. Combien plus loin que tout.

C'est l'heure de partir. Ô toi l'abandonné.

La canción desesperada / Une chanson désespérée. 1924

Puebla (Carlos) : Hasta Siempre / Avec toi pour toujours

Aprendimos a quererte
Desde la histórica altura
Donde el sol de tu bravura
Le puso un cerco a la muerte

Refrain
Aqui se queda la clara
La entrañable transparencia
De tu querida presencia
Comandante Che Guevara

Tu mano gloriosa y fuerte
Sobre la historia dispara
Cuando todo Santa Clara
Se despierta para verte

Vienes quemando la brisa
Com soles de Primavera
Para plantar la bandera
Com la luz de tu sonrisa

Tu amor revolucionario
Te conduce a nueva empresa
Donde esperan la firmeza
De tu brazo libertario

Seguiremos adelante
Como junto a ti seguimos
Y con Fidel te decimos:
Hasta siempre, Comandante
Nous avons appris à t'aimer
Depuis les hauteurs historiques
Où le soleil de ta bravoure
A couronné la mort

Refrain
Ici, il reste la claire, 
La tendre transparence
De ta présence bien aimée 
Commandant Che Guevera

Ta main glorieuse et forte
Fait feu sur l'Histoire
Quand tout Santa Clara
Se réveille pour te voir

Tu arrives en embrassant la brise
Avec des soleils printaniers
Pour planter la bannière
Avec la lumière de ton sourire

Ton amour révolutionnaire
Te conduit vers de nouvelles  conquêtes
Où l'on attend la fermeté
De ton bras libérateur

Nous continuerons toujours
Comme nous continuons près de toi aujourd'hui
Et avec Fidel, nous te disons
"Avec toi pour toujours, Commandant "

Paroles et musique : Carlos Puebla. 1965

Brives (Martial de) : Les soupirs d'une âme exilée

Je vis, mais c'est hors de moi-même ;
Je vis, mais c'est sans vivre en moi ;
Je vis dans l'objet de ma foi
Que je ne vois pas et que j'aime ;
Triste nuit des longs embarras
Où mon âme est enveloppée,
Si tu n'es bientôt dissipée,
Je me meurs de ne mourir pas.

Le poète religieux et capucin français Martial de Brives (1600-1653). Sur ces paroles de Saint Paul : Cupio dissolvi et esse cum Christo

Blake, William

Think in the morning, Act in the noon, Eat in the evening, Sleep in the night.
William Blake. The Marriage of Heaven and Hell.

Char (René) : Post-scriptum

Évadez-vous de moi qui patiente sans bouche;
A vos pieds je suis né, mais vous m'avez perdu;
Mes feux ont trop précisé leur royaume;
Mon trésor a coulé contre votre billot.

Le désert comme asile au seul tison suave
Jamais ne m'a nommé, jamais ne m'a rendu.

Écartez-vous de moi qui patiente sans bouche :
Le trèfle de la passion est de fer dans ma main.

Dans la stupeur de l'air où s'ouvrent mes allées,
Le temps émondera peu à peu mon visage,
Comme un cheval sans fin dans un labour aigri.

Fureur et mystère. Seuls demeurent. 1938-1944. C'est l'un des poèmes de René Char mis en musique (choral) par Pierre Boulez.


Char (René) : Dehors la nuit est gouvernée

Peuple de roseaux bruns lèvres de pauvreté dentelles haletantes au levant de son sillage gravi entée en flamme
Je baise l'emplacement de sa chair fondée
Derrière la vitre toutes les fièvres écrasées bourdonnent se raffinent
Lauréat des yeux transportés
Jusqu'au torrent pour la lécher au fond de sa faille
Secoue-toi infirme vent de portefaix
Tu pèses nuisible sur le commerces des grades
Son encolure n'a pas renoncé au feuillage de la lampe
Les liens cèdent L'île de son ventre marche de passion et de couleurs s'en va
La hampe du coquelicot révolte et fleur meurt dans la grâce
Tout calme est une plainte une fin une joie

Monstre qui projetez votre humus tiède dans le printemps de sa ville
Ventouse renversée au flanc de l'agrément du ciel
Souffrez que nous soyons vos pèlerins extrêmes
Semeurs ensevelis dans le labyrinthe de votre pied.

Dehors la  nuit est gouvernée. 1937-1938

Char (René) : Mon amour est triste

Mon amour est triste
Parce qu'il est fidèle
Il n'interpelle pas l'oubli des autres
Il ne tombe pas de la bouche comme un journal de la poche
Il n'est pas liant parmi l'angoisse qui tourbillonne en commun
Il ne s'isole pas sur les brisants de la presqu'île pour simuler le pessimisme
Mon amour est triste
Parce qu'il est dans la nature troublée de l'amour d'être triste
Comme la lumière est triste
Le bonheur triste

Tu nous as passé liberté tes courroies de sable.

Quatre âges. IV. Placard pour un chemin des écoliers. 1936-1937

Rilke (Rainer Maria) : Qui nous dit que tout disparaisse?

Qui nous dit que tout disparaisse?
de l'Oiseau que tu blesses,
qui sait, s'il ne reste le vol,
et peut-être les fleurs des caresses
survivent à nous, à leur sol.

Ce n'est pas le geste qui dure
mais il vous revêt de l'armure
d'or - des seins jusqu'aux genoux -,
et tant la bataille fut pure
qu'un Ange la porte après vous.

Poèmes français (écrits en français) 1919

Rilke (Rainer Maria) : Mein Leben is nicht diese steile Stunde. Ma vie n'est pas cette heure abrupte

Mein Leben ist nicht diese steile Stunde,
darin du mich so eilen siehst.
Ich bin ein Baum vor meinem Hintergrunde,
ich bin nur einer meiner vielen Munde
und jener, welcher sich am frühsten schließt.

Ich bin die Ruhe zwischen zweien Tönen,
die sich nur schlecht aneinander gewöhnen:
denn der Ton Tod will sich erhöhn—

Aber im dunklen Intervall versöhnen
sich beide zitternd. Und das Lied bleibt schön.
Ma vie n’est pas cette heure abrupte
vers quoi tu me vois me hâter.
Je suis un arbre devant mon décor,
je ne suis que l’une de mes nombreuses bouches,
et celle qui se clôt la première.

Je suis la pause entre deux notes
qui s’harmonisent mal :
la note de la mort veut monter à l’aigu.

Mais dans la nuit de l’intervalle elles s'accordent
toutes deux frémissantes. Et le chant reste beau.

Das Stundenbuch, Le Livre d'heures (1899)

samedi 9 novembre 2013

Rilke (Rainer Maria) : Lettre à un jeune Poète (préface)

Une seule chose est nécessaire: la solitude.
La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer, des heures durant, personne - c'est à cela qu'il faut parvenir. Être seul comme l'enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l'enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s'en affairent et que l'enfant ne comprend rien à ce qu'elles font.
S'il n'est pas de communion entre les hommes et vous, essayez d'être près des choses: elles ne vous abandonneront pas. Il y a encore des nuits, il y a encore des vents qui agitent les arbres et courent sur les pays.
Dans le monde des choses et celui des bêtes, tout est plein d'événements auxquels vous pouvez prendre part.
Les enfants sont toujours comme l'enfant que vous fûtes: tristes et heureux; et si vous pensez à votre enfance, vous revivez parmi eux, parmi les enfants secrets. Les grandes personnes ne sont rien, leur dignité ne répond à rien.

Purana (Markandaya) : Mon enfant tu n'as ni nom ni forme

Madasela, parlant à son nouveau-né:
- Mon enfant, tu n'as ni nom ni forme. Et c'est pure fantaisie que de t'avoir donné un nom.
Ton corps que voilà, formé des cinq éléments, n'est en vérité pas tien, et tu ne lui appartiens pas…
Pourquoi pleures-tu? Mais peut-être ne pleures-tu pas, et ce qui sort de toi n'est q'un bruit sans signification, fils de Roi.
Dans ton corps résiste un autre toi.
Donc, repoussons la pensée: "Cet enfant est à moi", car elle n'appartient qu'à la chair.
Honte à ceux qui se laissent abuser ainsi!

Tiré de La Voix des Choses, textes recueillis par Marguerite Yourcenar, citant A. Coomarasani.

Les Quatre Voeux bouddhiques

Si nombreux que soient mes défauts,
Je m'efforcerai d'en triompher.

Si difficile que soit l'étude,
je m'appliquerai à l'étude.

Si ardu que soit le chemin de la Perfection,
je ferai de mon mieux pour y avancer.

Si innombrables que soient les créatures errantes dans l'étendue des trois mondes,
je travaillerai à les sauver.

Les Quatre Voeux bouddhiques. Tiré de La Voix des Choses, textes recueillis par Marguerite Yourcenar.

Tableaux utiles pour illustrer votre discours (mise à jour technique)

Ma petite rubrique de tableaux célèbres ou pas que vous pouvez utiliser dans vos présentations pour illustrer votre discours a été mise à jour avec une fonction recherche (la petite loupe) pour y entrer des mots-clés correspondants aux sujets que vous voulez illustrer.
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Tableaux utilises pour votre discours

Char (René) : Commune présence (partie II)

Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources
Hâte-toi
Hâte toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci
Hors d'elle tout n'est qu'agonie soumise fin grossière
Si tu rencontres la mort durant ton labeur
Reçois-là comme la nuque trouve bon le mouchoir aride
En t'inclinant
Si tu veux rire
Offre sa soumission
Jamais tes armes
Tu as été créé pour des moments peu communs
Modifie-toi disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption
Sans égarement

Essaime la poussière
Nul ne décelera votre union.

Commune présence (Marteau sans maître, Moulin premier)

Char (René) : J'habite une douleur

Ne laisse pas le soin de gouverner ton cœur à ces tendresses parentes de l'automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. L'œil est précoce à se plisser. La souffrance connaît peu de mots. Préfère te coucher sans fardeau ; tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger. Tu rêveras que ta maison n'a plus de vitres. Tu es impatient de t'unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit. D'autres chanteront l'incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se répète. Plus tard, on t'identifiera à quelque géant désagrégé, seigneur de l'impossible.
Pourtant.
Tu n'as fait qu'augmenter le poids de ta nuit. Tu es retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été. Tu es furieux contre ton amour au centre d'une entente qui s'affole. Songe à la maison parfaite que tu ne verras jamais monter. À quand la récolte de l'abîme ? Mais tu as crevé les yeux du lion. Tu crois voir passer la beauté au-dessus des lavandes noires…
Qu'est-ce qui t'a hissé une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre ?
Il n'y a pas de siège pur.

Fureur et Mystère. Le poème pulvérisé (1945-1947)

Céline (Louis-Ferdinand ) : Voyage au bout de la nuit (préface et extrait)

Préface
Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force.
Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une histoire active. Littré le dit, qui ne se trompe jamais.
Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux.
C’est de l’autre côté de la vie.

Extrait
Nous longions les berges vers Saint-Cloud, voilées du halo dansant des brumes qui montent de l’automne. Près du pont, quelques péniches touchaient du nez les arches, durement enfoncées dans l’eau par le charbon jusqu’au plat- bord.
L’immense éventail de verdure du parc se déploie au-dessus des grilles. Ces arbres ont la douce ampleur et la force des grands rêves. Seulement des arbres, je m’en méfiais aussi depuis que j’étais passé par leurs embuscades. Un mort derrière chaque arbre. La grande allée montait entre deux rangées roses vers les fontaines.
À côté du kiosque la vieille dame aux sodas semblait lentement rassembler toutes les ombres du soir autour de sa jupe. Plus loin dans les chemins de côté flottaient les grands cubes et rectangles tendus de toiles sombres, les baraques d’une fête que la guerre avait surprise là, et comblée soudain de silence.

Breton (André) : L'Union libre

Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d'éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d'étoiles de dernière grandeur
Aux dents d'empreintes de souris blanche sur la terre blanche
A la langue d'ambre et de verre frottés
Ma femme à la langue d'hostie poignardée
A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
A la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d'écriture d'enfant
Aux sourcils de bord de nid d'hirondelle
Ma femme aux tempes d'ardoise de toit de serre
Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de champagne
Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
Ma femme aux poignets d'allumettes
Ma femme aux doigts de hasard et d'as de coeur
Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d'écume de mer et d'écluse
Et de mélange du blé et du moulin
Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d'horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d'initiales
Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent
Ma femme au cou d'orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d'or
De rendez-vous dans le lit même du torrent
Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine
Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
Ma femme au ventre de dépliement d'éventail des jours
Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d'oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d'un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d'amiante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d'ornithorynque
Ma femme au sexe d'algue et de bonbons anciens
Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d'aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d'eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d'eau de niveau d'air de terre et de feu

Clair de Terre, 1931

Chant de messe : Trouver dans ma vie ta présence

Refrain
Trouver dans ma vie ta présence
Tenir une lampe allumée.
Choisir avec toi la confiance,
Aimer et se savoir aimé.
Couplets
1 - Croiser ton regard dans le doute,
Brûler à l'écho de ta voix.
Rester pour le pain de la route,
Savoir reconnaître ton pas.
2 - Brûler quand le feu devient cendre,
Partir vers celui qui attend.
Choisir de donner sans reprendre,
Fêter le retour d'un enfant.
3 - Ouvrir quand tu frappes à ma porte,
Briser les verrous de la peur.
Savoir tout ce que tu m'apportes,
Rester et devenir veilleur.

Char (René) : Allégeance

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima?
Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.
Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas?

Extrait de « Eloge d'une soupçonnée », Poésie/Gallimard

Goethe (Johann Wolfgang von) : Der Erlkönig (Le Roi des Aulnes)

Wer reitet so spät durch Nacht und Wind?
Es ist der Vater mit seinem Kind;
Er hat den Knaben wohl in dem Arm,
Er faßt ihn sicher, er hält ihn warm.

Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht? -
Siehst, Vater, du den Erlkönig nicht?
Den Erlenkönig mit Kron und Schweif? -
Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif. –

"Du liebes Kind, komm, geh mit mir!
Gar schöne Spiele spiel ich mit dir;
Manch bunte Blumen sind an dem Strand,
Meine Mutter hat manch gülden Gewand."

Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
Was Erlenkönig mir leise verspricht?
-Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind;
In dürren Blättern säuselt der Wind. -

"Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn?
Meine Töchter sollen dich warten schön;
Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn,
Und wiegen und tanzen und singen dich ein."

Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
Erlkönigs Töchter am düstern Ort? -
Mein Sohn, mein Sohn, ich seh es genau:
Es scheinen die alten Weiden so grau. -

"Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt;
Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt."
Mein Vater, mein Vater, jetzt faßt er mich an!
Erlkönig hat mir ein Leids getan! -

Dem Vater grausets, er reitet geschwind,
Er hält in Armen das ächzende Kind,
Erreicht den Hof mit Mühe und Not;
In seinen Armen das Kind war tot.

Qui chevauche si tard dans la nuit dans le vent ?
C'est le père avec son enfant,
Il serre le garçon dans ses bras,
Il le tient fermement, il le garde au chaud

Mon fils, pourquoi caches-tu ton visage d'effroi ?
Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes ?
Le roi des Aulnes avec couronne et traîne ?
Mon fils, c'est une traînée de brouillard.

Toi cher enfant, viens, pars avec moi !
Je jouerai à de bien jolis jeux avec toi,
Il y a tant de fleurs multicolores sur le rivage
Et ma mère possède tant d'habits d'or

Mon père, mon père, n'entends-tu pas
Ce que le Roi des Aulnes me promet doucement ?
Calme-toi, reste calme, mon enfant,
Le vent murmure dans les feuilles mortes

Veux-tu, petit garçon, venir avec moi ?
Mes filles doivent déjà d'attendre
Mes filles conduisent le Rhin nocturne,
Elles te berceront de leurs chants et de leurs danses

Mon père, mon père, ne vois-tu pas là-bas
Les filles du Roi des Aulnes cachées dans l'ombre ?
Mon fils, mon fils, je le vois bien,
Les saules de la forêt semblent si gris.

Je t'aime, ton joli visage me touche,
Et si tu n'es pas obéissant, alors j'utiliserai la force !
Mon père, mon père, maintenant il me saisit
Le Roi des Aulnes me fait mal.

Le père frissonne d'horreur, il chevauche promptement,
Il tient dans ses bras l'enfant gémissant
Il parvient au village à grand effort
Dans ses bras l'enfant était mort.

Fargue (Léon-Paul) : Nocturne

Un long bras timbré d'or glisse du haut des arbres
Et commence à descendre et tinte dans les branches.
Les feuilles et les fleurs se pressent et s'entendent.
J'ai vu l'orvet glisser dans la douceur du soir.
Diane sur l'étang se penche et met son masque.
Un soulier de satin court dans la clairière
Comme un rappel de ciel qui rejoint l'horizon.
Les barques de la nuit sont prêtes à partir.
D'autres viendront s'asseoir sur la chaise de fer.
D'autres verront cela quand je ne serai plus.
La lumière oubliera ceux qui l'ont tant aimée.
Nul appel ne viendra rallumer nos visages.
Nul sanglot ne fera retentir notre amour.
Nos fenêtres seront éteintes.
Un couple d'étrangers longera la rue grise.
Les voix,
D'autres voix chanteront, d'autres yeux pleureront
Dans une maison neuve.
Tout sera consommé, tout sera pardonné,
La peine sera fraîche et la forêt nouvelle,
Et peut-être qu'un jour, pour de nouveaux amis,
Dieu tiendra ce bonheur qu'il nous avait promis.

(1876-1947 ; De Poèmes, NRF, Paris, 1919)

Supervielle (Jules) : Nocturne en plein jour

Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux
Dans l’univers obscur qui forme notre corps,
Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent
Nous précèdent au fond de notre chair plus lente,
Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes
Arrachant à la chair de tremblantes aurores.
C’est le monde où l’espace est fait de notre sang.
Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants
Ont du mal à voler près du coeur qui les mène
Et ne peuvent s’en éloigner qu’en périssant
Car c’est en nous que sont les plus cruelles plaines
Où l’on périt de soif près de fausses fontaines.
Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes,
Les uns parlant parfois à l’oreille des autres

(La Fable du monde - 1938)

Thuan (Trinh Xuan ) : Voir loin, c'est voir tôt

La lumière de la Lune nous parvient après un peu plus d’une seconde, celle du Soleil après huit minutes, celle de la plus proche étoile après quatre années, celle de la plus proche galaxie semblable à la Voie lactée (Andromède) après près de deux millions d’années (en d’autres termes, la lumière est partie d’Andromède à peu près au moment où le premier homme marchait sur terre, quelque part en Afrique), celle de l’amas de galaxie le plus proche après cinquante millions d’années.

Préface à « Notre existence a-t-elle un sens ? » de Jean Staune; auteur de La Mélodie secrète

Shakespeare (William) : Roméo et Juliette

Prince
Rebellious subjects, enemies to peace,
Profaners of this neighbour-stained steel,--
Will they not hear? What, ho! you men, you beasts,
That quench the fire of your pernicious rage
With purple fountains issuing from your veins,
On pain of torture, from those bloody hands
Throw your mistemper'd weapons to the ground,
And hear the sentence of your moved prince.
Three civil brawls, bred of an airy word,
By thee, old Capulet, and Montague,
Have thrice disturb'd the quiet of our streets,
And made Verona's ancient citizens
Cast by their grave beseeming ornaments,
To wield old partisans, in hands as old,
Canker'd with peace, to part your canker'd hate:
If ever you disturb our streets again,
Your lives shall pay the forfeit of the peace.
For this time, all the rest depart away:
You Capulet; shall go along with me:
And, Montague, come you this afternoon,
To know our further pleasure in this case,
To old Free-town, our common judgment-place.
Once more, on pain of death, all men depart.

(Acte 1, Prologue)

Supervielle (Jules) : L'allée

- Ne touchez pas l'épaule
Du cavalier qui passe,
Il se retournerait
Et ce serait la nuit,
Une nuit sans étoiles,
Sans courbe ni nuages.
- Alors que deviendrait
Tout ce qui fait le ciel,
La lune et son passage,
Et le bruit du soleil?
- Il vous faudrait attendre
Qu'un second cavalier
Aussi puissant que l'autre
Consentît à passer.

(Montevideo, Uruguay 1884 - Paris 1960) 

Supervielle (Jules) : L’Arbre

Il y avait autrefois de l'affection, de tendres sentiments,
C'est devenu du bois.
Il y avait une grande politesse de paroles,
C'est du bois maintenant, des ramilles, du feuillage.
Il y avait de jolis habits autour d'un cœur d'amoureuse
Ou d'amoureux, oui, quel était le sexe?
C'est devenu du bois sans intentions apparentes
Et si l'on coupe une branche et qu'on regarde la fibre
Elle reste muette
Du moins pour les oreilles humaines,
Pas un seul mot n'en sort mais un silence sans nuances
Vient des fibrilles de toute sorte où passe une petite fourmi.
Comme il se contorsionne l'arbre, comme il va dans tous les sens,
Tout en restant immobile !
Et par là-dessus le vent essaie de le mettre en route ,
Il voudrait en faire une espèce d'oiseau bien plus grand que nature
Parmi les autres oiseaux
Mais lui ne fait pas attention,
Il faut savoir être un arbre durant les quatre saisons,
Et regarder, pour mieux se taire,
Écouter les paroles des hommes et ne jamais répondre,
Il faut savoir être tout entier dans une feuille
Et la voir qui s'envole.

Tiré de : Les Amis Inconnus

Hugo (Victor) : Ce siècle avait deux ans

Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du premier consul, déjà, par maint endroit,
Le front de l'empereur brisait le masque étroit.
Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,
Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole,
Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;
Si débile qu'il fut, ainsi qu'une chimère,
Abandonné de tous, excepté de sa mère,
Et que son cou ployé comme un frêle roseau
Fit faire en même temps sa bière et son berceau.
Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre,
C'est moi. -
Je vous dirai peut-être quelque jour
Quel lait pur, que de soins, que de voeux, que d'amour,
Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,
M'ont fait deux fois l'enfant de ma mère obstinée,
Ange qui sur trois fils attachés à ses pas
Épandait son amour et ne mesurait pas !
Ô l'amour d'une mère ! amour que nul n'oublie !
Pain merveilleux qu'un dieu partage et multiplie !
Table toujours servie au paternel foyer !
Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier !
Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse
Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse,
Comment ce haut destin de gloire et de terreur
Qui remuait le monde aux pas de l'empereur,
Dans son souffle orageux m'emportant sans défense,
A tous les vents de l'air fit flotter mon enfance.
Car, lorsque l'aquilon bat ses flots palpitants,
L'océan convulsif tourmente en même temps
Le navire à trois ponts qui tonne avec l'orage,
Et la feuille échappée aux arbres du rivage !
Maintenant, jeune encore et souvent éprouvé,
J'ai plus d'un souvenir profondément gravé,
Et l'on peut distinguer bien des choses passées
Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.
Certes, plus d'un vieillard sans flamme et sans cheveux,
Tombé de lassitude au bout de tous ses voeux,
Pâlirait s'il voyait, comme un gouffre dans l'onde,
Mon âme où ma pensée habite, comme un monde,
Tout ce que j'ai souffert, tout ce que j'ai tenté,
Tout ce qui m'a menti comme un fruit avorté,
Mon plus beau temps passé sans espoir qu'il renaisse,
Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse,
Et quoiqu'encore à l'âge où l'avenir sourit,
Le livre de mon coeur à toute page écrit !
Si parfois de mon sein s'envolent mes pensées,
Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;
S'il me plaît de cacher l'amour et la douleur
Dans le coin d'un roman ironique et railleur ;
Si j'ébranle la scène avec ma fantaisie,
Si j'entre-choque aux yeux d'une foule choisie
D'autres hommes comme eux, vivant tous à la fois
De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ;
Si ma tête, fournaise où mon esprit s'allume,
Jette le vers d'airain qui bouillonne et qui fume
Dans le rythme profond, moule mystérieux
D'où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux ;
C'est que l'amour, la tombe, et la gloire, et la vie,
L'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie,
Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,
Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,
Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j'adore
Mit au centre de tout comme un écho sonore !
D'ailleurs j'ai purement passé les jours mauvais,
Et je sais d'où je viens, si j'ignore où je vais.
L'orage des partis avec son vent de flamme
Sans en altérer l'onde a remué mon âme.
Rien d'immonde en mon coeur, pas de limon impur
Qui n'attendît qu'un vent pour en troubler l'azur !
Après avoir chanté, j'écoute et je contemple,
A l'empereur tombé dressant dans l'ombre un temple,
Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs,
Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs ;
Fidèle enfin au sang qu'ont versé dans ma veine
Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne !

(Recueil : Les feuilles d'automne)