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jeudi 23 octobre 2014

Bullshit Jobs: les jobs à la con. Par David Graeber

La nuit au bureau - Edward Hopper
David Graeber est professeur d’anthropologie à la London School of Economics. Son dernier livre The Democracy Project : a History, a Crisis, a Movement, est publié par Spiegel & Grau. Je traduis et résume ici son article paru dans Strike en aout 2013.

En 1930, Keynes prédisait qu’à la fin du siècle la technologie nous permettrait de travailler seulement 15 heures par semaine. Au lieu de cela, elle a créé plein d’emplois inutiles et les gens qui les occupent le savent très bien. Pourquoi cet échec de la prévision ? L’explication officielle est que, entre le fait de travailler moins ou de  consommer plus, nous aurions choisi la consommation, ce que Keynes n’aurait pas prévu. C’est une belle histoire mais elle est fausse. La plupart des emplois créés en masse dans cette période n’ont rien à voir avec la distribution de pizzas, d’iPhones ou de baskets de fantaisie.
Tableau tiré de ma sélection "Tableaux utiles pour illustrer votre discours"
Un récent rapport compare l’emploi entre 1910 et 2000 aux Etats-Unis : ce sont les emplois de gestion, de bureau, de ventes, et de services professionnels qui ont triplé sur cette période, passant d’un quart à trois quart de l’emploi total.

La technologie a effectivement automatisé les emplois industriels et, même si on compte ceux de Chine et d’Inde, ils ne représentent qu’un petit pourcentage de la population active. Car pendant le même temps, ce fut l’envolée des emplois dans les secteurs tertiaire et administratif avec même de nouveaux métiers comme les services financiers ou le télémarketing, ou encore l’expansion sans précédent dans le droit des sociétés, les ressources humaines ou les relations publiques.
Ce sont ce que je propose d’appeler des « jobs à la con ».
Dans la théorie économique du capitalisme, une telle situation n’aurait jamais dû arriver puisque la dernière chose que le marché et l’entreprise sont censés faire, c’est de donner de l’argent à des travailleurs qui ne servent à rien. C’est pourtant bien ce qu’il se passe ! La plupart des gens travaillent efficacement probablement pendant 15 heures par semaine, comme l’avait prédit Keynes, et le reste du temps, ils le passent à critiquer l’organisation , organiser des séminaires de motivation, mettre à jour leurs profils Facebook et télécharger des séries TV.
La réponse à ce paradoxe n’est pas économique, elle est morale et politique. La classe dirigeante a peur du temps libre des travailleurs et veut que le travail reste une valeur morale forte. J’ai eu ainsi une vision de l’enfer lorsque je me suis rendu compte de la croissance sans fin des emplois administratifs dans l’université britannique : l’enfer est un monde où les individus passent l’essentiel de leur temps de travail à effectuer une tâche qu’ils n’aiment pas et pour laquelle ils ne sont pas spécialement bons. C’est un peu comme si on demandait à des ébénistes de faire frire plein de poisson, alors qu’en plus on n’a pas besoin de tant de poisson. Et comme ils sont jaloux que des autres ébénistes fabriquent de armoires, ils travaillent mal et des tas de poisson mal cuits s’entassent dans l’atelier.
Voilà comment fonctionne aujourd’hui notre économie.
Je sais qu’on va me dire : mais qui êtes-vous, professeur d’anthropologie, pour savoir quels emplois sont vraiment nécessaires ? Et d’ailleurs, professeur d’anthropologie, n’est-ce pas l’exemple même de la dépense sociale inutile ? L’objection est bonne : comment trouver une mesure objective de la valeur sociale ? Pourquoi notre société ne génère-t-elle pas naturellement une plus forte demande pour des poètes ou des musiciens ?
La réalité est que beaucoup de gens sont convaincus que ce que je dis s’applique à eux et que leur travail est vide de sens. La seule réalité économique est que si 1% de la population contrôle la plupart de la richesse disponible, le marché ne fera que refléter ce que ce 1% pense être utile ou important. Je ne suis pas sûr d’avoir rencontré un seul avocat d’affaires qui ne dise pas que son travail est un job à la con. Et ceci est valable pour beaucoup de métiers dans beaucoup de secteurs et d’industries. Si vous commencez à trinquer avec quelqu’un à une soirée, quel que soit son job, même a priori très intéressant, par exemple anthropologue, il va rapidement se lancer dans des tirades sans fin sur les aspects inutiles et stupides de son travail.
Ce que peut dire l’anthropologue, c’est que ce paradoxe crée une violence psychologique profonde. On ne peut pas parler de dignité du travail quand on a le sentiment que son travail est inutile. C’est un peu comme si notre société fonctionnait sur un autre paradoxe : plus le travail de quelqu’un est important pour les autres, moins il est payé pour cela. Si les infirmières et les éboueurs ou les mécaniciens n’existaient plus, comment vivre sans eux ? Un monde sans enseignants ni ouvriers portuaires serait bancal, encore plus sans écrivains de science-fiction ni musiciens de ska. Par contre, quel mal réel ferait à l’humanité la disparition des patrons de fonds d’investissement, des lobbyistes, des huissiers, des télévendeurs ou des consultants juridiques ?
S’ils font grève, les travailleurs du métro de Londres peuvent paralyser la capitale ce qui prouve bien qu’ils sont importants mais on a l’impression que c’est justement cela qui dérange. De même le public américain a été remonté par les Républicains contre la hausse des salaires et des avantages sociaux des enseignants ou des ouvriers de l’automobile. C’est un peu comme si ce public leur disait : « Non seulement vous avez la chance d’avoir de vrais emplois, d’enseigner à des enfants, ou de construire des automobiles, mais en plus vous voulez des retraites et des soins médicaux ? »
En fait, l’organisation actuelle du monde du travail est parfaitement adaptée aux intérêts du capital et de la finance. D’un côté, les travailleurs productifs sont sous pression permanente ; de l’autre, la population est divisée en deux strates : d’une part, celle qui est universellement vilipendée, les chômeurs, et , d’autre part, la majorité, celle qui est essentiellement payée à ne rien faire, si ce n’est soutenir les perspectives et les sensibilités de la classe dirigeante, en particulier les financiers et en  même temps contribuer à favoriser dans le public un ressentiment contre toute classe dont le travail aurait une valeur sociale claire et indéniable.
De toute évidence, ce système n’a pas été conçu sciemment. Il est résultat d’un siècle d’essais et d’erreurs. C’est la seule explication logique de l’obscure raison pour laquelle, en dépit de nos progrès technologiques, nous ne travaillons pas seulement 3 ou 4 heures par jour.




1 commentaire:

  1. Tout à fait d'accord.
    Et aussi ça : https://www.youtube.com/watch?v=9KyPJfYUXZc

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