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mercredi 31 mars 2010

Michel Serres : "Je suis un illettré"

Extraits du discours « Le temps des crises » prononcé le 27 mars aux Entretiens Télécoms 2010, organisé par Finaki, devant 200 responsables réseaux et télécoms et dirigeants d’entreprise.
Une crise, c’est comme un tremblement de terre, le tout est de savoir s’il est superficiel ou pas et, pour cela, il faut regarder vers le passé pour y chercher les événements véritablement importants. Quand on me demande quel est l’événement le plus important du 20e siècle, je réponds toujours : la révolution agricole. Il suffit de citer la proportion d’agriculteurs dans la population des pays développés : 60% d’agriculteurs en 1900, 5% en 2000, 2% en 2010.
Fin du néolithique
Je propose un critère pour juger de la nouveauté, de l’importance d’un événement sur le plan historique : un événement est de plus en plus important, neuf, imprévu, qu’est long le temps qu’il achève.
L’agriculture a commencé au néolithique, il y a plusieurs millions d’années ; la chute du nombre d’agriculteurs est quasiment verticale à partir des années 60. C’est donc là qu’on peut situer la fin du néolithique. Bien sûr, il y a encore de l’agriculture, nous mangeons et buvons ses produits. Mais nous ne sommes plus ni des éleveurs ni des agriculteurs : est-ce pour autant que les journaux ont affiché à la Une : « Fin du néolithique » ? Les événements considérables sont souvent passés sous silence.
Deuxième évolution : le rapport à l’extérieur, à la forêt, la nature, a complètement changé. Dans les années 1870, 3 % seulement de la population habitait en ville ; en 2050 ce sera 70% et nous n’avons pas vraiment conscience des conséquences. Idem pour une autre évolution corollaire : le déplacement ; en 2006, 2 milliards de personnes se sont déplacées; l’humain parmi tous les animaux est particulièrement mobile.
Troisième domaine fondamental : la santé. Lorsque les marins espagnols débarquent en Amérique, de leurs bateaux débarquent aussi des rats, et sur les rats des puces, et sur les puces, le parasite pasteurella pestis, germe de la peste. Et ce sera cela la conséquence la plus importante de leur arrivée : la situation sanitaire du pays change dramatiquement. Les déplacements rapides actuels modifient l’état sanitaire du monde, on transporte avec nous des milliards de monocellulaires.
Les exemples de changements fondamentaux sur la santé sont légion. Avec l’arrivée des antibiotiques et des sulfamides, les maladies infectieuses sont quasiment éradiquées alors que dans les années 40, trois patients sur dix chez un médecin avaient la syphilis. En 1970, l’OMS éradique la variole dans le monde, c’est la première fois que des médecins soignent non pas des malades mais des maladies
Je parle à des talibans
Autre événement considérable dans la santé: la généralisation de la péridurale. Je sais que cela ne vous dit pas grand-chose (dit-il en s’adressant à une salle remplie en majorité d’hommes), je parle à des talibans puisqu’il n’y a parmi vous que 5% de femmes J’aimerais écrire une histoire de la douleur : Louis XIV hurlait de douleur tous les jours à cause d’une fissure anale. Les médecins l’ont quand même opéré, mais à la fin de sa vie et après s’être exercé sur de nombreux manants. Nos ancêtres ont souffert de façon inévitable tous les jours. Toutes les morales ont toujours été d’abord des exercices antidouleur.
Les grandes espérances
Toujours dans ce domaine de la santé, on connaît un accroissement vertical de l’espérance de vie, due aux progrès de la médecine certes mais aussi aux politiques publiques. En 1840, l’espérance de vie d’une femme était de 30 ans, aujourd’hui, elle est de 84 ans. Relisez Les Caprices de Marianne, de Musset : à Marianne, dix-neuf ans, Octave dit « Vous avez donc encore cinq ou six ans pour être aimée, huit ou dix ans pour aimer vous-même et le reste pour prier Dieu ». De même, lorsqu’on se marie aujourd’hui on se jure fidélité pour 60 ans, au début du siècle c’était pour 10 ans. Lorsqu’un jeune partait à la guerre en 1870, il offrait à la patrie une espérance de vie de quelques années ; aujourd’hui, s’il le faisait, il offrirait une espérance de vie de 60 ans, donc il ne le fait pas. Lorsque Dickens parle des « Grandes espérances » il s’agit pour un homme de l’héritage de son grand père et de son père ; aujourd’hui, on n’hérite pas aux mêmes âges !
Le rapport au corps a changé
On se met tout nu sur les plages aujourd’hui tout simplement parce qu’on est présentable. Avant, on s’habillait pour se cacher : la fraise des nobles servait à cacher le collier de venus, ces tâches au cou dues à la syphilis. Nous avons changé de corps et ce changement date de 30 ans seulement. On peut même agir sur la date probable de notre mort, avec l’hygiène, l’exercice physique, mais aussi intellectuel : lire chaque jour un livre plus difficile que la veille donne la joie de l’augmentation de la connaissance et de l'espérance de vie. Voilà ce que sont de vrais changements : la médecine, les métiers, la naissance, le mariage, le corps…
Le couple support-message
Mais vous aussi, spécialistes des technologies, êtes les acteurs d’une révolution : le changement de rapport dans le couplage support – message. Historiquement, le premier support du message a été le corps humain par l’intermédiaire de la voix puis le marbre, le papier puis l’écriture qui invente tout : le droit, l’économie, la monnaie, l’urbanisme, la politique… On pense aujourd’hui que les mathématiques et les sciences sont une conséquence directe de l’écriture ainsi que le monothéisme, à travers les trois grandes religions du livre (islam, christianisme, judaïsme). Alors, aujourd’hui, le spectre du changement avec les nouvelles technologies est aussi important que celui engendré par l’écriture et l’imprimerie.
La preuve par les mots
Avant, l’Académie était responsable de la langue française ; aujourd’hui, le responsable, c’est vous, ce n’est plus moi, l’académicien. Le Dictionnaire est publié tous les 20 ans ; chaque fois que les anciens ont publié une édition, le nombre de mots nouveaux était environ de 2 500 et on en éliminait autant. Le prochain est à paraître dans 3 à 4 ans et il y aura 34 000 mots nouveaux, sur les 180 000 mots que compte la langue française, réputée pauvre en mots, en comparaison de la langue anglaise. Mais c’est parce qu’en français, le sens n’est pas dans le mot, mais dans la phrase. Ceci dit, pour la moitié des langues du monde, le passage de l’oral à l’écrit n’a pas encore eu lieu ; peut-être l’ordinateur et les nouvelles technologies vont-ils aider à combler cette lacune, et c’est un problème bien plus grave que la fracture numérique.
La vraie correspondance d'amour
Et puis, les nouvelles technos n’ont pas raccourci les distances ni le temps: elles les ont aboli. Quand, jeune, j’écrivais à ma fiancée à l’autre bout du monde, ma lettre mettait trois semaines à lui parvenir et idem pour sa réponse : quand je la lisais enfin, elle me parlait donc de sentiments que je lui avais exprimés six semaines auparavant et je les avais évidemment complètement oubliés ! Le temps réel de l’internet et du mobile ont inventé la vraie correspondance d’amour, on se répond sur ses sentiments présents.
Guérir, c'est choisir
Alors la crise ? Crise vient de crino qui veut dire jugement, critique, au sens du critique de cinéma qui porte un jugement sur un film ; le langage médical aussi aime bien le mot crise : crise de nerf, crise d’asthme, crise cardiaque. Il le définit comme la croissance verticale d’un état morbide qui arrive à un niveau tel que l’organisme est sommé de décider, il doit choisir, tu meurs ou tu guéris. La crise, c’est le choix.
Donc la question est : qu’est-ce que la guérison ? En fait, ce n’est jamais le retour au statu quo ante, en tout cas en médecine, parce que si on revient au statu quo ante on redevient malade ; en histoire, c’est pareil, l’histoire française l’a montré avec la succession d’échecs des « restaurations ». La guérison, c’est le fait que l’organisme peut inventer un état nouveau ; c’est presque la définition de la vie ; quand vous êtes guéri d’une maladie grave, vous n’êtes plus le même ; c’est ça l’intérêt de la crise, il ne faut pas parler relance, reprise, il faut inventer autre chose, du nouveau.







Questions-réponses avec la salle


Sur le bon sens
Toutes les grandes découvertes scientifiques ont été opposées au bon sens ; le bon sens, c’est la vantardise des vieux ronchons
Sur l’Europe
Un texte fondamental dans Tintin et Milou c’est L’oreille cassée ; à la dernière case, quand on rapporte le fétiche au musée, il est mal foutu, tout cassé, rapiécé. C’est une image géniale ! Tout le monde croit que l’organisme c’est un système mais François Jacob dit que notre cerveau, c’est un ordinateur sur une brouette, c’est un truc rafistolé ; un système parfait, c’est terrible, c’est la tyrannie, c’est Louis XIV, Staline ; un système fait de bric et de broc, c’est ça qui est génial, c’est çà l’Europe
Sur Wikipédia
On pense qu’il y a un peu plus d’erreurs dans l’Encyclopedia Britannica que dans Wikipédia Anecdote : un dimanche à 10h30, Wikipédia disait sur Saint Paul qu’à 18 ans il vendait des ice-creams dans le New Jersey ; à 10h40 c’était enlevé. Mais toutes les erreurs de Britannica, elles sont toujours là ! Beaucoup de cancérologues disent qu’ils ont appris plus de choses sur le cancer du sein sur les blogs de femmes cancéreuses que pendant toutes leurs études ou leur pratique.
Sur la mondialisation
Y a-t-il un risque d’uniformisation par la mondialisation ? Etre cultivé, c’est connaître plusieurs cultures, la culture c’est un mélange, ce n’est pas une unité ; ce n’est pas la culture qui donne l’uniformisation, c’est la communication, le formatage des médias. Dans le TGV, j’ai ouvert cette chose bizarre, le magazine TGV et j’ai vu une photo avec cinquante vieux, cinquante jeunes tous habillés pareil, une idée géniale de photographe sûrement. Mais ça faisait déjà termite, fourmilière…
La myrmécologie, l’étude des fourmilières, nous a appris quelque chose : grâce aux nouvelles technologies, on a déchiffré les signaux entre les fourmis et on s’est aperçu qu’en envoyant trois ou quatre signaux très simples, on pouvait faire bouger toute une fourmilière. On n’est pas submergé par l’information, on est submergé par la même information partout, par le formatage. Quand je vais en Australie et que je rencontre un aborigène, je lui tape sur l’épaule et je lui dis : « Tiens, on ne s’est pas vu depuis 60 000 ans ! » Les forces de recréation de la différence sont heureusement assez puissantes.
Sur le savoir, la connaissance
Il y a un nouveau rapport entre l’expert et le non expert puisque n’importe quel étudiant peut en savoir autant que le prof. Niels Bohr a dit : « Les grandes vérités scientifiques ne s’imposent pas parce qu’elles ont été découvertes intelligemment, elles s‘imposent quand une génération a pris sa retraite » Il faut distinguer le savoir - qui est du stockage (Bibliothèque du Congrès, Wikipédia, etc.) et qui contient une sorte d’objectivité - de la connaissance qui est subjective, qui exprime la relation que j’ai au savoir ; et les distinguer tous les deux de l’inventivité qui est la liberté de faire ce qu’on veut parce que tout a été externalisé.
Je vous annonce une très mauvaise nouvelle : nous sommes condamnés à l’intelligence !
Quant à moi, je suis trois fois un illettré !
1er exemple : en sortant de la gare d’Hiroshima, vous suivez le flot et si le flot va aux toilettes, vous allez aux toilettes.
2e exemple : un cybercafé en Amérique du sud tellement fréquenté que les touches du clavier sont usées, illisibles et je n’ai pas pu l’utiliser parce que je ne connais pas les touches du clavier par cœur.
3e exemple : quand on m’a demandé d’écrire un SMS avec mes pouces, j’en ai été bien incapable.
En japonais, intervient un auditeur, il y a deux idéogrammes pour le mot crise : celui des nuages noirs qui dit attention et celui qui dit il y a peut-être une opportunité Vous êtes plus cultivé que moi, répond Michel Serres. Je vais apprendre le japonais !
Sur le chiffrement
Le début des codes, du chiffrement, ce sont les correspondances entre les mathématiciens : un mathématicien envoyait son algorithme à un copain en le défiant de trouver la solution ; et lui-même envoyait la solution pour prouver qu’il l’avait trouvée mais codée pour que l’autre ne s’en inspire pas et il ne lui livrait le code de déchiffrement qu’à la fin.
Sur le principe de précaution
La communauté scientifique est contre. Lisez à ce sujet le livre de Jean de Kervasdoué « Les prêcheurs de l’Apocalypse » qui critique le principe de précaution.
Sur les paléoanthropologues
Les paléoanthropologues sont les meilleurs amants du monde : plus les femmes vieillissent, plus ils s’intéressent à elles. Le mot n'est pas de moi mais d’Agatha Christie, qui en avait épousé un.
Sur la faille de San Andreas
La faille de San Andreas, c’était une grosse faille il y a 30 ans, aujourd’hui c’est plein de petites failles, de faillettes… La faillette, nous voilà !…

2 commentaires:

  1. Claudine Berthelots5 avril 2012 à 00:44

    A ce sujet, en matière de membre de l'Académie, ll se dit que le réputé libraire Monsieur Collard, qui dirige la librairie Griffe Noire, va postuler pour être élu académicien !. Je pense que cela offrirait un second élan à l'Académie, foi de Saint Maurien. Qu'en penser ?

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  2. J'adore les libraires, j'aurai voulu faire ce métier!...

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